mercredi 6 mai 2009

Haïti: Le journalisme de l'indigence

Murielle Chatelier
Le Trente
Montréal, Québec
Édition du mois de mai 2008

De retour d’un stage de six mois dans les médias de son pays d’origine, Murielle Chatelier constate le malaise de la presse haïtienne, qui exerce avec un minimum de ressources. Et un maximum de contraintes.

Pendant cinq mois, j’ai exercé ma profession de journaliste en Haïti au quotidien Le Nouvelliste, à Port-au-Prince. Après avoir vu certains collègues s’emprunter des piles pour leurs caméras — trop chères, surtout quand l’employeur rechigne à les rembourser —, j’ai vite compris que je serais livrée à moi-même dans cette aventure.

« La seule raison pour laquelle je suis journaliste, c’est parce que je suis profondément passionné par ce métier. » C’est ce que déclarent la majorité des journalistes en Haïti quand on les interroge sur ce qui les pousse à accepter de travailler dans des conditions dévalorisantes pour leur profession.

Dans la salle de rédaction, seulement deux postes téléphoniques, qui ne fonctionnent qu’à l’occasion. Dès que l’un d’eux se libère, on se rue dessus, si bien qu’il faut souvent renoncer à les utiliser. Il faut aussi composer avec un salaire dérisoire. Les 150 dollars consentis mensuellement ne suffisent même pas à payer le loyer. Les journalistes les plus anciens peuvent obtenir jusqu’à 400 dollars, parfois un peu plus. En fait, vivre en Haïti m’a coûté beaucoup plus cher que de vivre à Montréal, dans des conditions beaucoup plus modestes.

Les supermarchés en Haïti sont des lieux de haut luxe qui ne sont fréquentés que par les privilégiés. La bouteille de jus Oasis s’y vend près de 2,50 $, comparativement à 1,25 $ ici. Les 150 dollars de salaire? Le loyer varie entre 200 et 400 dollars… sans compter la téléphonie, qui coûte une centaine de dollars, et la nourriture, trois fois ce prix. Chaque mois, mon déficit oscillait entre 700 et 1700 dollars.

Dans les médias, le traitement salarial est au cœur des réflexions. Les journalistes sont si mal payés qu’il leur est presque impossible de se contenter d’un seul emploi. « En choisissant de devenir journaliste en Haïti, il ne faut même pas s’attendre à pouvoir se nourrir », déclare d’entrée de jeu Clarens Renois, chef du bureau de l’Agence France-Presse (AFP) en Haïti.

Journaliste depuis plus de 20 ans, il a l’expérience des salles de nouvelles de plusieurs médias haïtiens, de la radio au quotidien en passant par la télévision. Formé aux États-Unis, Clarens Renois estime que le manque de formation de ses confrères est en bonne partie la cause de ce problème. « Les formations sont plutôt générales. Comme les journalistes sont mal formés, on les paie n’importe comment », déplore-t-il.

Pierre Gardymy Avril, journaliste à la radio qui n’a suivi qu’un séminaire d’un mois, est payé environ 50 dollars par mois. En plus de couvrir l’actualité locale, il anime une émission… dont il paie le temps d’antenne à son employeur! « Pour animer mon émission, j’ai dû trouver des commanditaires pour qui je fais de la publicité. C’est une façon de m’assurer un revenu plus raisonnable. » Une pratique plutôt courante dans les radios haïtiennes.

Les moyens du bord

Pénurie de stylos, de cartes d’appel, de postes téléphoniques, d’ordinateurs, d’accès internet, de ressources documentaires, de moyens de transport, de matériel technique… la liste est sans fin. Plusieurs journalistes de la radio rédigent leurs bulletins de nouvelles à la main et utilisent encore des magnétocassettes au son effroyable en ondes.

Les maigres salaires sont investis dans l’achat de matériel. Évelyne, qui travaille pour une agence de presse en ligne, s’est ainsi procuré un petit magnétophone, à ses frais : « On m’avait promis de m’en envoyer un, ainsi qu’un ordinateur portatif. » Elle souligne tout de même que son employeur, à qui elle transmet ses informations par téléphone, lui fournit assez de cartes d’appel.

Avec un minimum de ressources, c’est un minimum d’effort qui peut être fourni par les journalistes. Souvent affectés aux conférences de presse plutôt qu’à une recherche sur des sujets qui nécessitent plus d’investissements, les médias sont truffés des annonces faites par les grandes organisations, celles qui peuvent se payer une conférence de presse. Avec buffet, puisque ce sera parfois le repas principal d’un journaliste. Les conversations entre collègues portent souvent sur les comparaisons entre les divers buffets.

Trop de conférences de presse, et une information réduite à un seul point de vue, souvent commenté. Il y a beaucoup d’opinion dans la presse haïtienne. « On investit le minimum dans les journalistes, qui ne font pas de l’information, mais de l’institutionnel », s’insurge le chef du bureau de l’AFP. Selon lui, il est presque inimaginable de penser que les médias électroniques, concentrés à Port-au-Prince, déboursent les sommes nécessaires à la réalisation de reportages dans les villes plus éloignées. Quelques efforts ont tout de même été constatés récemment dans la presse écrite. Mais c’est l’exception plutôt que la règle.

Il faut travailler fort pour remplir ses pages. Ainsi, on ne peut faire qu’une seule entrevue par jour, puisque l’état du transport en commun nécessite parfois une journée entière pour rencontrer un interlocuteur. Il faut aussi quitter la rédaction avant la tombée du jour, par prudence. Les conditions ne sont plus aussi dangereuses qu’elles l’étaient, mais restent difficiles. Les vieux routiers connaissent les pièges à éviter, mais sont constamment sur leurs gardes. Ainsi, relater une histoire d’inceste ou un crime exige de biffer les noms pour diminuer les risques de représailles.

Publireporters

Les journalistes deviennent malgré eux des porte-parole. Des organisations non gouvernementales ou dépendantes de l’État les invitent parfois à couvrir des conférences de presse « rémunérées ». Au quotidien, les organisations ou les acteurs économiques offrent des ristournes à ceux qui couvriront leur nouvelle, soulevant la question du conflit d’intérêts et de l’impartialité des journalistes. « On aimerait pouvoir mieux encadrer nos journalistes », déclare un rédacteur en chef sous le couvert de l’anonymat. « Je sais que la corruption existe. Mais ce n’est pas moi qui décide des conditions de travail », conclut-il en haussant les épaules, impuissant.

Les journalistes sont donc sollicités directement sur leur lieu de travail pour produire des articles à saveur de publireportage : lancement de nouveaux produits, ouverture ou expansion d’entreprises commerciales, anniversaires d’institutions privées, presque tout peut faire l’objet d’un reportage. Surtout quand l’argent est mis sur la table. Quelques journalistes ressemblent ainsi à de véritables gens d’affaires, d’où la perception que certains médias sont plus des commerces que des diffuseurs d’information au service du public.

Les journalistes aimeraient réclamer haut et fort de meilleures conditions de travail. Mais trouver un emploi en Haïti est déjà un exploit. Prendre le risque de le perdre? Un choix difficile, d’autant que la syndicalisation est nulle. Ils sont complètement démunis devant leurs employeurs. Dans ce pays sans loi, les licenciements n’ont pas besoin de justification. En apparence, peut-être, mais, dans les faits, tous les coups bas sont permis. Et les deux parties ne le savent que trop bien.

Le journaliste québécois André Lachance forme les journalistes haïtiens sous les auspices du projet Réseau Liberté, financé par l’Agence canadienne de développement international. Il se désole de voir tant de talent se perdre. « J’ai côtoyé bien des journalistes talentueux, mais ce sont les difficultés avant tout qui entravent leur travail. » Comment lire le soir sans électricité quand c’est son seul temps libre, faire des recherches sur le web quand il y a une file d’attente devant les ordinateurs, communiquer avec des intervenants quand un culte du secret les bâillonne. Comment, surtout, travailler à ses frais, d’autant plus qu’aucune compensation n’est offerte lorsqu’on se prend une balle en cours de reportage?

Pourtant, parler de ces conditions est un risque à prendre en Haïti. André Lachance en sait quelque chose. Lors de la publication d’un texte décrivant les conditions déplorables du journalisme dans la patrie de Dany Laferrière, il s’est retrouvé au cœur d’une controverse qui a fait couler beaucoup d’encre, en janvier dernier. Un texte dressant un portrait réaliste de la presse haïtienne lui a valu des critiques enflammées. Il a été accusé de racisme et de condescendance, et le ciel s’est déchaîné sur le formateur de Réseau Liberté. Mais, dans les coulisses, les journalistes haïtiens étaient plutôt heureux. « Ce qu’il a écrit, c’est vrai. C’est juste que, nous, on ne peut pas le dire », a dit un jeune journaliste, à l’instar de nombre de ses collègues.

1 commentaire:

  1. C'est une triste réalité. Beaucoup de chose à faire dans ce secteur socioprofessionnel. Il faut dire aussi beaucoup parmi ces journalistes sont des refugies économiques, c'est-à-dire, ils sont en transition, en attente d'une autre activité économique plus digne. Je ne pense pas aussi que les patrons de presse sont sans aucuns lins avec cette situation d'indigence dans laquelle vive les journalistes haïtiens. En ce sens je vous invite a visité le travail de julien Sain-vil a la bibliothèque de la faculté des Sciences humaines, pour voir de manière plus scientifique ce problème.

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