mercredi 6 mai 2009

Port-au-Prince, capitale du kidnapping

Murielle Chatelier
La Presse
Collaboration spéciale
25 mai 2007


Les enlèvements se multiplient dans la capitale haïtienne. Le phénomène prend de l'ampleur au point qu'aujourd'hui, des hommes peuvent même enlever leur propre mère.

À la fin du mois de mars, un Américain de 68 ans a été enlevé pour avoir refusé de payer une somme promise à une prostituée. Cette femme a alors commandé son kidnapping à des «relations». Le 1er avril, son cadavre a été retrouvé malgré le versement d'une rançon de près de 6000$.

Au cours du même mois, un nourrisson de 5 mois a été enlevé avec la complicité d'un de ses oncles. Il a été séquestré, étranglé, puis jeté dans un canal. Un garçon de 9 ans a aussi été kidnappé avant d'être tué et abandonné aux chiens.

Assis dans son bureau de la capitale, un avocat de 38 ans qui préfère taire son nom se rappelle difficilement sa propre expérience. Il a été enlevé le vendredi 27 octobre 2006, en plein jour, alors qu'il se rendait à Port-au-Prince pour affaires.

À peine a-t-il franchi l'entrée de la ville qu'une camionnette s'est immobilisée devant lui, ses trois passagers prétextant une panne. Deux d'entre eux lui ont soudainement pointé des armes au visage, tandis que le troisième l'a violemment arraché à son volant. Comme c'est souvent le cas, les témoins sont restés impassibles, figés par la peur.

«Ils m'ont passé des lunettes noires aveuglantes, ligoté et projeté sur le siège arrière de mon véhicule sans ménagement», relate péniblement l'avocat. Il a ensuite été conduit à la base du chef de ses assaillants avant d'être dépouillé de tous ses effets personnels.

Il avait en sa possession une somme «intéressante» pour le début des négociations: 16 000 gourdes (environ 500$). «Pour eux, c'est une somme importante», déclare la victime. Le chef l'a alors interrogé - en prenant soin de garder une arme collée sur sa tempe - pour évaluer son «potentiel» de rançon: selon ses estimations, cet avocat pourrait lui rapporter 150 000$.

Ses kidnappeurs ont rapidement contacté ses proches, non sans l'avoir menacé à maintes reprises de l'achever s'il ne coopérait pas. «Je tremblais de peur tellement j'étais sûr d'y laisser ma peau.» Durant toutes les procédures, il n'a opposé aucune résistance à ses kidnappeurs. Les récits d'horreur de victimes passées à tabac ou sauvagement assassinées l'ont paralysé.

À un moment, il a cru son heure venue. «J'ai entendu un grand fracas. Tout le monde s'est mis à crier et à courir, au milieu des coups de feu.» Des hommes lui ont alors enlevé ses lunettes avant de le détacher. L'otage venait d'être libéré par des policiers d'une cellule spécialisée contre les enlèvements.

Des histoires de famille

Depuis un certain temps, les kidnappeurs ont modifié leurs tactiques. Ils ciblent souvent les membres de leur propre famille. Des fils commanderaient ainsi l'enlèvement de leur mère, des oncles, celui de leurs neveux ou nièces.

Selon le responsable du Réseau national de défense des droits humains en Haïti, Pierre Espérance, l'absence de justice sociale est la cause principale de cette situation: «La loi n'est ni appliquée ni respectée dans cette jungle. Et les conséquences se répercutent dans les liens familiaux, banalisés au même titre que la vie humaine.»

M. Espérance rappelle que parmi les centaines de personnes arrêtées dernièrement, moins d'une dizaine ont été sanctionnées. «Les gens savent que quoi qu'ils fassent, ils resteront impunis. Tout le monde fait maintenant n'importe quoi. C'est l'anarchie totale.»

Il refuse de mettre la pauvreté en cause dans ce drame. «Trop de gens ont le réflexe d'expliquer le kidnapping en se référant à la misère, alors que le peuple s'y est résigné depuis des décennies. Il est temps de comprendre que les problèmes en Haïti vont bien au-delà de cette unique considération.»

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