vendredi 6 août 2010

Haïti a besoin de Wyclef Jean l'homme d'action, non le sauveur

Murielle Chatelier
Journaliste indépendante
Cyberpresse
Lettre d'opinion

http://www.cyberpresse.ca/place-publique/opinions/201008/06/01-4304508-haiti-a-besoin-de-wyclef-jean-lhomme-daction-non-le-sauveur.php

La star du hip hop Wyclef Jean vient de confirmer qu’il se porte candidat à l’élection présidentielle qui aura lieu en Haïti, en novembre prochain. Il y a quelques mois, tout juste après le tremblement de terre qui a secoué le pays de mes parents, j’écrivais sur mon blogue que le séisme du 12 janvier dernier offrait à Haïti l’opportunité de renaître, mais que pour cela, il fallait que le pays accepte de changer. Wyclef Jean, c’est fou, mais j’ai envie de voir ce vent de changement souffler sur Haïti.

Un seul homme ne suffira jamais à faire une différence dans un pays aussi profondément détruit et marqué par des décennies de misère crasse. Aussi amoureux soit-il de son pays, il lui faut une équipe tout autant désireuse que lui d’implanter de réels changements en Haïti. Comme Patrick Lagacé l’écrivait, Haïti a besoin d’un boss. Wyclef Jean, le sauveur, on n’en a que faire. Ce qu’on veut, c’est l’homme d’action, c’est l’homme d’idées. On veut que l’homme qui est arrivé dans son pays natal un jour après le séisme pour soutenir ses pairs dans ce drame sans nom et pour ramasser des cadavres à leurs côtés se retrousse les manches pour trouver les outils qu’il lui faut pour faire correctement la job de bras qui l’attend.

Certes, un rappeur, ça ne fait pas sérieux – il est même soupçonné de malversations, mais jusqu’à preuve du contraire, il n’est accusé de rien – certes, il n’a pas d’expérience en politique. Mais pour avoir passé sept mois dans mon pays d’origine, de septembre 2007 à mars 2008, je peux vous dire que ça fera une sacrée différence d’avoir un président visible aux commandes d’Haïti! Wyclef Jean vient avec cette certitude : les yeux du monde entier resteront braqués sur Haïti s’il devient président. Le moindre de ses gestes sera épié, analysé et critiqué. Je vois cette pression sur son dos d’un bon œil. Je ne connais pas l’homme, ni ses intentions, mais il y a fort à parier qu’il voudra bien faire, aussi inculte soit-il en rouages politiques.

Wyclef Jean a grandi à l’étranger. Il devrait donc avoir une perspective différente de ce qui se passe dans son pays d’origine par rapport aux citoyens qui vivent en permanence en Haïti. Est-ce que cette vision sera génératrice d’idées nouvelles? On ne peut que le souhaiter. Ce rappeur est déjà riche. Est-ce que ça l’empêchera d’avoir envie de fouiller dans les coffres de l’État pour se remplir les poches? On ne peut que le souhaiter, bien que là nous parlions de milliards de dollars à gérer versus les petits millions qu’il a pu accumuler au fil des ans. Le chanteur n’est pas très instruit semble-t-il et pourrait ne pas être très au courant de certains dossiers qui dépassent son champ de compétences. Ok, c’est vrai. Mais comme plusieurs, j’ai envie de m’en ficher et de voir ce dont il sera capable.

Bien d’autres avant lui se sont cassé la gueule, avec diplômes et expérience en poche. René Préval est l’exemple le plus récent de manque de désir de changement, de vision et de prise d’actions véritables et significatives. Sous son règne, son ministère à la Condition féminine a par exemple fait de la lutte contre les stéréotypes sexuels l’un de ses chevaux de bataille « afin qu’on ait une société juste et équitable » disait la responsable de ce ministère à l’époque, Mme Marie Laurence Jocelyn Lassègue. L’utilisation du corps des femmes dans les productions artistiques et publicitaires la préoccupait.

Quelques années plus tôt, en janvier 2006, soit moins de 3 mois avant que René Préval prête serment et devienne le 55e président d’Haïti, cette même ministre a pris l’initiative de renommer certaines rues de la capitale en leur attribuant des noms de femmes. C’est qu’elle est féministe, Mme Lassègue. Dans un pays normal, ces actions n’auraient rien d’aberrant. Mais nous parlons ici d’un pays où les gens crèvent de faim, sont illettrés, ne travaillent pas. Qu’une rue s’appelle Marie au lieu de Paul, ça sert à qui?

Pendant ce temps, dans d’autres ministères et organismes publics, des employés restaient sans salaire pendant des mois, voire des années, parce que c’est comme ça que ça se passe dans le pays. Un chef de service m’a même dit, confortablement installé dans son bureau : « C’est là que l’on voit comment l’Haïtien est capable de se débrouiller face à l’adversité. Personne ailleurs ne pourrait survivre sans salaire pendant des mois. Mais le fonctionnaire haïtien en est capable et même, vous le verrez arriver au travail toujours bien mis et payer l’école de ses enfants malgré tous ses problèmes. » Donc, le gouvernement exploitait sans vergogne ses employés. Est-ce ce qu’on attend comme actions d’un gouvernement? Qu’il affame davantage son peuple?

Quand j’étais sur le terrain, j’ai parlé à des gens qui ont obtenu un emploi grâce aux actions de Wyclef Jean. D’une pierre, il a fait deux coups, car en leur donnant un travail, qui consistait entre autres à nettoyer les rues, il rendait aussi certains coins de la capitale plus vivables. Quand j’étais sur le terrain, j’ai vu d’autres gens croupir le ventre vide dans la saleté parce que leur président, René Préval, n’avait pas de plan pour vitaliser l’économie de leur pays et ainsi leur procurer un emploi.

Wyclef Jean ne parle pas français et baragouine le créole. Préval, Aristide et Duvalier fils maîtrisaient mieux ces langues. Ont-ils pour autant réussi à instaurer des changements, je le répète, significatifs dans le quotidien du peuple? Le tourisme s’est-il développé pour autant? L’agriculture a-t-elle repris du mieux pour autant? Les campagnes sont-elles devenues plus autonomes pour autant? Le système scolaire a-t-il subi la refonte qui lui est indispensable pour autant? Par ailleurs, parlant du système scolaire, toutes les personnes qui ont les moyens d’envoyer leurs enfants étudier à l’extérieur du pays le font. Les écoles en Haïti ne sont pas bonnes pour leurs enfants, mais elles le sont pour le peuple. Sous la gouverne de présidents parlant français et créole, Haïti est resté un semblant de pays.

Dans un contexte normal, la candidature de Wyclef Jean m’apparaîtrait comme la pire des absurdités. Cependant, toutes considérations prises, je me dis : à quel point Haïti peut aller plus mal encore? Ça fait tellement longtemps qu’il n’y a pas de bon pilote à bord de ce pays. C’est épeurant, inquiétant de penser qu’un rappeur amoureux soit celui qu’il faut pour révolutionner la situation qui prévaut en Haïti. Mais quand je pense à ce jeune garçon de 15 ans qui m’a dit un jour en haussant les épaules : « Tout ce que j’attends de ma vie, c’est de mourir. Que j’aille à l’école ou non, ça ne fera aucune différence : jamais je ne trouverai d’emploi dans ce foutu pays », je ne peux qu’espérer que Wyclef Jean devienne un leader bien encadré qui contribuera à faire progresser, ne serait-ce que d’un pas, Haïti.

vendredi 30 juillet 2010

Micros Armés: rap engagé

Murielle Chatelier
Reflet de Société
Juillet 2010

Groupe hip-hop multidisciplinaire, les Micros Armés sont des artistes engagés aux allures résolument old school. Originaires de la France, de la Martinique, du Sénégal et du Québec, ils sont neuf sur scène pour défendre les causes sociales qui leur tiennent à cœur au moyen du chant, de la danse et du rythme. Portrait de ces poètes des temps modernes.

Quand ils foulent le plancher d’une scène, les membres de Micros Armés ne souhaitent pas que donner un bon spectacle: ils veulent réveiller les consciences et bousculer les conventions. Quatre auteurs-interprètes – deux hommes et deux femmes – trois b-boys et deux compositeurs accordent ainsi leur passion pour galvaniser les foules avec leurs messages revendicateurs.

Leur rap dénonce la brutalité policière, prend position en faveur de la «cause autochtone», soutient le travail des maisons de jeunes et met en lumière les dangers de la politique sur la masse. «Tous les spectacles-bénéfices que nous faisons sont liés à des causes auxquelles nous croyons et il nous arrive de créer des pièces musicales spécialement pour ces événements», dit DigboX, l’un des deux fondateurs du groupe.

Fondé en 2004 par sa conjointe, SuYin, et lui-même, le collectif Micros Armés a débuté son parcours en duo. Année après année, au fil de rencontres inspirantes et déterminantes, le groupe a pris de l’ampleur pour atteindre sa vitesse de croisière avec le recrutement de ses deux compositeurs québécois, BigWill et Dj Pek, en 2009. Sélectionné pour rivaliser avec d’autres artistes dans le cadre de la 14e édition des Francouvertes, un concours qui favorise l’émergence de la relève francophone de tous les genres musicaux et qui lui offre une vitrine exceptionnelle, c’est un nouveau chapitre qui s’écrit pour ce collectif.

«Pour nous, avoir le privilège de participer à ce concours est déjà un prix en soi. Ça nous prouve que ce que nous faisons, ce n’est pas de l’amateurisme parce que les gens qui nous jugent sont influents dans l’industrie musicale. Ils s’y connaissent. Alors, nous sommes vraiment heureux d’être ainsi reconnus par nos pairs», fait valoir DigboX.

L’immigration: passage obligé

Fasciné par l’effervescence artistique qui caractérise Montréal, le couple français DigboX et SuYin a choisi de s’y établir pour bénéficier des nombreuses opportunités qu’il entrevoyait. «Les Québécois ont des talents artistiques incroyables, et l’été, Montréal n’a pas son pareil au niveau culturel. On dirait qu’ici, chacun peut réaliser son rêve», s’enthousiasme SuYin.

Arrivée au Québec il y a plus de dix ans, la jeune femme ne soupçonnait pourtant pas que s’établir dans la métropole lui causerait tant de soucis. Il lui aura fallu plus de sept ans pour obtenir sa résidence permanente.

Mal conseillée par une consultante en immigration qui a englouti ses maigres avoirs, elle a dû quitter le pays, contre son gré, pendant trois mois. «Mon dossier avait mal été rempli. Ma consultante devait m’aider à obtenir un visa de travail, pour me permettre de passer à l’étape suivante, soit la demande de résidence permanente, mais elle n’a rien fait.»

«À un moment, en cours de processus, j’ai reçu un appel d’Immigration Canada et on me demandait si je souhaitais demander un statut de réfugiée. Mais réfugiée d’où? De la France? C’est là que j’ai compris que je m’étais fait avoir par ma consultante qui avait écrit n’importe quoi dans mon dossier et que j’étais en situation irrégulière. Je me suis donc tournée vers le député de Gouin de l’époque, André Boisclair, et c’est lui qui m’a vraiment aidée. Il m’a conseillé de partir du pays, pour revenir en règle. C’est ce que j’ai fait. Et je suis ici maintenant.»

Deux autres membres du groupe, des Martiniquaises, ont aussi eu maille avec l’Immigration. L’une d’elles a été expulsée du pays pendant trois mois tandis que l’autre est coincée dans son pays d’origine, où elle se trouve toujours.

À la manière d’antan

Toutes ces embûches n’ont pas empêché le groupe de progresser et d’agrandir leur «famille de cœur». Contrairement aux groupes hip-hop de l’heure, les b-boys ne sont pas des accessoires dans leurs spectacles: ils font partie intégrante de l’équipe. «Quand j’ai rencontré Micros Armés, un lien d’amitié s’est installé entre nous. J’allais les voir en spectacle pour les encourager et je dansais de mon côté», raconte le chorégraphe du groupe, Bourrik. «Quand le groupe a pris de l’expansion, on s’est dit: ‘‘Pourquoi ne pas joindre nos forces?’’», poursuit le danseur. Et c’est comme ça que la danse s’est intégrée au chant dans le collectif.

«De nos jours, les groupes hip-hop engagent les danseurs plutôt au besoin, pour des spectacles ou des tournées. On ne suit donc pas la tendance», laisse entendre Bourrik tout en expliquant l’origine de son art.

«La musique de Micros Armés est un rap français aux accents de la côte est américaine. Comme le break dance est né dans la même région, ces deux éléments se marient très bien. Quand je danse sur ces rythmes, je sens la musique, ses vibrations, sa symbiose avec mes mouvements. C’est passionnant de chorégraphier des danses sur des sons qui nous interpellent, qui s’harmonisent avec nos gestes».

En plus de l’amitié, une grande complicité soude tous les membres de Micros Armés qui partagent des idéaux communs. «C’est difficile à expliquer, mais les chorégraphies des b-boys sont le reflet de nos visions», soutient SuYin.

Modestes, tout ce que les Micros Armés souhaitent maintenant, c’est continuer à créer en faisant du rap conscient. «Le rap, ça ne doit pas servir à faire de l’argent. Ce n’était pas ça à l’origine. C’était une voix pour ceux qui n’en avaient pas. Pour nous, c’est important de livrer des messages. Sinon, le rap, c’est inutile», conclut SuYin, une jeune mère au foyer qui travaille occasionnellement tandis que son mari occupe un emploi régulier d’intervenant.

mercredi 28 juillet 2010

Dieu, c'est mon PIMP!

Murielle Chatelier
Reflet de Société
Février-Mars 2010

Louanger Dieu avec des termes comme «C’est messed up» ou «J’m’en fous», est-ce possible? Il semble bien que oui! Bienvenue dans l’univers du hip-hop chrétien. Entrevue avec le rapper Minister G.

«En tant que personnalité publique, je suis conscient de représenter un modèle pour les jeunes. J’ai donc une responsabilité envers eux quand je chante et c’est ce qui me distingue des rappeurs plus mainstream», dit le chanteur Minister G., anciennement connu sous le nom de Gundei.

En avril 2007, lors du Gala de la musique urbaine, il a reçu le prix du Meilleur album anglophone pour son œuvre Ghetto Gospel, aux côtés d’artistes comme Manu Militari, Accrophone et le groupe CEA. Figure connue dans le milieu du hip-hop québécois, il ne chante pourtant que des morceaux évangéliques. Pour Minister G, il est clair que le populaire gangsta rap, qui vante les «bienfaits» de la drogue, du sexe, de l’alcool et du banditisme, véhicule des messages plus destructeurs qu’autre chose. L’artiste croit tout de même que cette forme d’art a sa place dans la société, à l’instar de la sienne.

«Chaque artiste provient d’un milieu différent et ce qu’il véhicule dans ses messages, c’est ce qu’il vit au quotidien. On peut difficilement empêcher qui que ce soit de parler de son vécu. C’est d’ailleurs ce que je fais moi-même : témoigner de ma réalité.», raconte le jeune homme.

Élevé par des parents chrétiens, Minister G. n’a pas toujours respecté les principes qui guident aujourd’hui ses pas. À l’adolescence, il évoluait dans un environnement criminalisé où les vols et les invasions de domiciles étaient monnaie courante. Mais à 33 ans, ce passé est loin derrière lui. Il se consacre maintenant à promouvoir un rap positif, où la parole de Dieu prend toute la place.

Vrai ou faux rap hip-hop?

Loin de se définir comme une chrétienne, Marième Ndiaye, membre du groupe hip-hop québécois CEA et animatrice de l’émission Les Arshitechs du son à Canal Vox, une revue hebdomadaire couvrant l’actualité de la culture hip-hop québécoise et internationale, est catégorique: il n’existe pas de vrai ou de faux hip-hop. «Je trouve que c’est une drôle de formulation que les gens, et même les artistes, aiment utiliser. Pour moi, dans la mesure où tu rappes, que tu as un background hip-hop et que tu respectes les sonorités et le rythme qu’il faut, tu fais du hip-hop. Par contre, ce qui existe, c’est le bon ou le mauvais hip-hop.»

Le rap provient d’un contexte de dénonciation d’inégalités sociales et de rébellion. Cette musique, aux propos incendiaires, représente le moyen d’expression des jeunes des ghettos. Marième Ndiaye est d’avis que plusieurs artistes composaient déjà, à l’époque, des morceaux d’un autre acabit, plus festifs. «Il faut être capable de voir qu’il y a d’autres types de rap que le seul traditionnel. Il y a encore des artistes qui militent, comme Imposs, mais le hip-hop s’est beaucoup diversifié depuis ses débuts.»

Le hip-hop et l’Évangile: deux révolutions

D’après le responsable spirituel de l’église Nouvelle Espérance de Rivière-des-Prairies, le révérend Jean Lépine, le hip-hop «va très bien» avec l’Évangile, et c’est sans hésiter qu’il aide les jeunes de son assemblée à promouvoir cette culture urbaine. «Le rap est une musique révolutionnaire qui s’apparente parfaitement à l’Évangile, qui, lui aussi est complètement révolutionnaire. Rappelez-vous, Jésus a bouleversé les pratiques sociales de son époque, notamment en faisant une place aux enfants et aux femmes, alors considérés comme des «choses» négligeables.»

Le cheval de bataille de ce pasteur coloré et mélomane – impossible de ne pas remarquer sa guitare qui trône sur un trépied dans son bureau – est justement de donner une place aux jeunes dans son église. Mais plus que ça, il souhaite les voir mettre en valeur leurs talents naturels.

«Dans notre assemblée, on s’engage à entendre les jeunes, à les aider et à les accompagner. On évite donc d’être des sermonneurs, préférant jouer le rôle d’accompagnateurs ou de grands frères. Et ici, on ne donne pas préséance à un style musical sur un autre.»

Régulièrement, des artistes chrétiens du monde entier se produisent sur la scène de son église, comme le missionnaire Patrice Derrouche, un reggae man de nationalité française vivant en Haïti. Cet ancien toxicomane, dont la vie a radicalement changé «d’une minute à l’autre» lorsqu’il a rencontré Dieu en 1985, était en tournée au Québec au mois d’août dernier.

Ramener les jeunes à Dieu

Pour le révérend Lépine, cette musique originale est un excellent moyen d’attirer les jeunes. Non pas vers lui ou son église, précise-t-il toutefois, mais vers une relation avec Dieu: «S’il y a une société qui a besoin de la présence de Dieu, c’est bien la nôtre. Et les jeunes ont des antennes pour capter si ce qu’on leur dit est véritable ou pas. Si on leur joue la comédie, ils vont s’en rendre compte assez rapidement», croit-il.

«Contrairement aux idées reçues, les jeunes sont formidablement intéressés par la religion», ajoute Solange Lefebvre, titulaire de la Chaire religion, culture et société, de l’Université de Montréal, et auteure du livre Cultures et spiritualités des jeunes. Et selon la spécialiste, l’Église a été une des premières institutions à encadrer les jeunes.

«Aujourd’hui, les jeunes ont des pratiques religieuses à leur image. La musique est omniprésente dans leur monde et il existe toutes sortes de productions musicales chrétiennes, même du rock!». Elle ne s’étonne donc pas de la naissance du mouvement hip-hop chrétien, affirmant énergiquement que la culture populaire a toujours fait partie de l’Église.

«Les jeunes, c’est un monde en soi, et leurs spécificités appellent à la création de ministères adaptés à leur réalité. C’est vrai que les jeunes ne fréquentent plus vraiment les églises traditionnelles; ils se tiennent plutôt dans des lieux qui leur ressemblent.»

Selon des études récentes, des centaines de groupes de jeunes québécois se réunissent ainsi, dans des cafés par exemple, pour des célébrations religieuses. De plus, Solange Lefebvre souligne que l’un des événements les plus courus par les jeunes sont les Journées mondiales de la Jeunesse, organisées par l’Église catholique. En 2002, le rassemblement international s’était tenu à Toronto et avait attiré plus de 800 000 jeunes.

Fait intéressant à noter dans cet univers en pleine effervescence: le premier rappeur millionnaire de l’histoire du hip-hop, l’américain Kurtis Blow, s’est lui-même tourné vers la spiritualité et a fondé la Hip-Hop Church, à Harlem. En 2007, il a lancé une compilation de rap chrétien, Kurtis Blow Presents: Hip Hop Ministry. D’autre part, selon le portail Top Chrétien, spécialisé dans la vente de musique évangélique, il y aurait actuellement plus de 40 groupes de rap chrétien en France.

mardi 27 juillet 2010

Leur école est à la maison

Murielle Chatelier
Enfants Québec
Mai-Juin 2010
Extrait

La scolarisation à domicile séduit de plus en plus de parents au Québec. Reportage auprès de familles qui ont choisi ce mode de vie.

Chaque matin, après le déjeuner, Maude Duplain reste attablée avec ses deux filles, Charlotte, 12 ans, et Félicia, 7 ans, pendant que le petit dernier, Jacob, 18 mois, vaque à d’autres occupations. Pas de rush du matin destiné à pousser la tribu vers l’école, la garderie ou le travail: tout le monde reste à la maison, car la jeune maman s’est donné comme mission d’enseigner elle-même le programme scolaire à ses enfants. «J’ai commencé cette formule alors que j’accompagnais mon mari qui avait un contrat de travail en Indonésie. L’école internationale était trop chère, alors j’ai pris en main l’éducation de ma première fille. Et j’ai tellement aimé l’expérience, malgré ses exigences, que j’ai décidé de la poursuivre à notre retour dans la province.»

Au Québec, selon le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS), environ 900 élèves étaient scolarisés à domicile en 2008-2009, une centaine de plus que l’année précédente. Mais d’après l’Association québécoise pour l’éducation à domicile (AQED), ces données ne reflèteraient que très partiellement ce phénomène en pleine effervescence, puisque la majorité des parents ne déclareraient pas leur initiative à la commission scolaire de leur région. Pour l’Association, ils seraient plutôt entre 2500 et 3000 enfants à étudier au sein de leur foyer, surtout au primaire, et plus rarement au secondaire.

Des mathématiques à la nage synchronisée

Chez les Duplain, qui vivent à Longueuil, les matinées sont réservées aux matières de base, français, mathématiques, anglais. «Je fais tout ce qui est plus difficile le matin parce que je trouve que c’est à ce moment-là que les enfants ont plus d’énergie et sont plus concentrés, dit Maude, qui se procure les manuels d’apprentissage en librairie. Le reste de la journée est libre. Les activités de l’après-midi varient en fonction des intérêts et des besoins de mes enfants. Par exemple, s’il y a une matière à approfondir, on prend du temps pour ça. Mes filles ont aussi plusieurs activités parascolaires. Charlotte fait partie d’un club de nage synchronisée, elle prend des cours d’allemand. Félicia suit des cours de violon.»

L’étudiant chercheur Thierry Pardo, de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), s’est penché en 2008 sur la façon dont les parents dispensaient l’instruction à domicile. Son enquête de projet de maîtrise l’a conduit dans les familles, pour observer la façon dont elles organisaient leurs journées. «J’ai constaté que les parents ne reproduisaient pas le format scolaire entre quatre murs, dit-il. Ils font preuve d’inventivité dans leur approche pédagogique, et s’appuient fortement sur leur environnement: ils vont par exemple beaucoup au musée, dans les parcs ou les bibliothèques.»

Maude Duplain affirme prioriser justement cette approche. «Ma plus grande aime cuisiner, explique-t-elle, alors je la laisse faire à l’occasion, car cette activité lui permet de sortir de ses cahiers et d’appliquer de façon naturelle des notions de mathématiques et de chimie, comme les poids et les mesures. À l’école, elle n’aurait pas ce plaisir.»

Les raisons de leur choix

Le sentiment d’enrichissement que procure cette éducation n’est qu’un des multiples arguments des parents qui ont fait le choix de l’école maison. Une équipe de chercheurs de l’Université de Sherbrooke a enquêté en 2003 sur les motivations des parents qui pratiquaient la scolarisation à domicile. La première d’entre elles serait la recherche de l’efficacité dans l’apprentissage de l’enfant, grâce à un enseignement «sur mesure». «Quand on suit son enfant pas à pas, on peut déceler ses difficultés plus rapidement et répondre spécifiquement à ses besoins, témoigne Mélissa Lépine, une autre maman qui a fait le même choix pour son fils unique de 9 ans. Et c’est sans compter qu’on a alors le loisir de mettre l’accent sur ses intérêts, pour lui permettre d’aller plus loin.»

Vient aussi l’intérêt pour le projet familial: «Cette façon de faire permet de solidifier les liens familiaux et de partager une expérience rare avec mon fils», dit encore Mélissa, ajoutant à sa conviction que les parents sont les mieux placés pour éduquer leurs enfants. «Les écoles font un travail dévoué pour remplir leur mission d’instruire, de socialiser et de qualifier les enfants, reconnaît la chercheuse Christine Brabant, de la Faculté d’éducation de l’Université Sherbrooke. Mais on sait qu’elles n’atteignent pas toujours leurs ambitions et n’ont pas les réponses à tous les problèmes, par exemple le décrochage, l’échec scolaire ou la qualité inégale de la formation.»

La garde partagée réinventée

Murielle Chatelier
Enfants Québec
Février-Mars 2010
Extrait

Pour éviter à leurs enfants de vivre constamment dans leurs valises, certains parents séparés ont imaginé des formules inusitées.

Il y a quatre ans, Josée-Ann Trudel et son conjoint ont mis fin à leur union. Pour la jeune maman, il était hors de question que leurs enfants en bas âge, deux filles de 8 mois et 4 ans, subissent les contrecoups de cette séparation en étant charriées d’une maison à l’autre. Une solution s’est vite imposée: les bambines vivraient toujours au même endroit, et ce serait aux parents de faire le roulement jour après jour. «Quand il y a des enfants en jeu, je suis en quelque sorte antiséparation», explique Josée-Ann. D’un commun accord, les parents ont décidé de s’installer en alternance dans un logement qu’ils possèdent à Montréal, en y aménageant quand même chacun leur chambre. Ainsi, quand l’un est avec les enfants dans l’appartement familial, situé à Longueuil, l’autre habite le logement montréalais. Une formule qui a nécessité une période d’adaptation… surtout pour les parents!

Respect et amitié

«C’est sûr que nous n’avons pas choisi la situation idéale pour refaire notre vie, admet Josée-Ann. Mais le plus important a toujours été l’équilibre de nos enfants. Nous les avons enracinées dans une certaine sécurité, et elles n’ont pas perdu leurs repères. Elles sont bien, enjouées et confiantes, contrairement à d’autres enfants de parents séparés que j’ai connus.»

Pour Élise-Mercier Gouin, psychologue au Centre jeunesse de Montréal, ce type de relation «rapprochée» est une source de grande richesse pour les enfants, bien que ces cas soient très rares et demandent aussi une grande maturité. «Ce ne sont pas tous les parents qui parviennent à communiquer aussi directement après une séparation. Le respect entre les deux ex-conjoints est une notion très importante dans cette situation.» Ce à quoi Josée-Ann ajouterait une certaine dose d’amitié. «Dans le cas de mon “ex” et moi, notre rupture ne nous empêche pas de faire des activités familiales, comme de partir en vacances tous ensemble deux semaines par année», dit-elle.

N’y a-t-il pas là un danger de confusion pour les enfants qui ne savent plus si leurs parents forment ou non un couple ? « Ce genre de situation peut en effet alimenter le désir des enfants de voir leurs parents se remettre ensemble, convient Élise-Mercier Gouin. Un voyage en famille crée sûrement plus de confusion et de faux espoirs qu’un simple anniversaire, parce que cette activité suppose un degré d’intimité plus élevé. Toutefois, le désir de réconciliation existe chez tous les enfants de parents séparés, et l’important est surtout de nommer clairement la séparation.»

Ne pas reproduire le pattern

Olivier Touchette a vécu une expérience semblable à celle de Josée-Ann jusqu’à l’an dernier. Après une union de plus de douze ans — dont étaient nés quatre enfants —, il a fait cavalier seul pendant environ trois ans. Souhaitant lui aussi éviter à ses enfants de se promener d’un logement à un autre, il a décidé que la maison resterait leur domicile, et s’est loué un pied-à-terre. Son ex-conjointe dormait chez divers amis lorsque ce n’était pas son tour de garde, jusqu’à ce qu’elle se résolve à utiliser pendant quelque temps le pied-à-terre de son ex-conjoint. Les deux parents assumaient ainsi la garde de leurs enfants alternativement.

«Ayant moi-même grandi au sein d’une famille désunie, mon passé a définitivement influencé mes choix d’adulte, dit Olivier. Je savais ce que je voulais et ce que je ne voulais pas pour mes enfants. À mon époque, la garde partagée ne faisait pas encore partie des mœurs québécoises. Quand le divorce de mes parents a été prononcé, j’ai choisi de rester avec mon père, à Nicolet, alors que ma mère s’est installée à Montréal. Je ne la voyais donc pas souvent, et je trouvais pénible d’avoir à voyager pour être avec elle.»

Aux yeux d’Olivier, l’arrangement familial établi avec son ancienne conjointe était l’idéal, autant pour la stabilité des enfants que pour son propre bien-être. «Faire vivre nos enfants sous un seul toit nous évitait les aspects logistiques de la garde partagée traditionnelle: transporter les effets de quatre enfants, sans oublier leurs objets fétiches, ce n’est pas toujours commode.»

Trois générations sous un même toit

Murielle Chatelier
Enfants Québec
Novembre-Décembre 2009
Extrait

De plus en plus de jeunes familles choisissent d’habiter sous le même toit que leurs parents. Un choix judicieux… pour peu que chacun y soit bien préparé.


Pierre-Yves Dalcé est un Montréalais de 34 ans qui vit depuis quatre ans dans un duplex avec sa femme, sa fille de 3 ans, sa mère… et sa belle-mère! « Lorsque j’ai dit à mon agent immobilier que nous allions tous emménager ensemble, il s’est écrié : Mais vous allez vous battre! », se rappelle-t-il en riant. « La cohabitation intergénérationnelle, ce n’est vraiment pas fait pour tout le monde », admet l’unique homme de la maison. De plus en plus de monde s’y essaye, pourtant.

Dans un rapport publié en mars 2002, la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) observait dans la population « une tendance faible mais croissante vers des modes de logement regroupant plusieurs générations, comme des habitations bifamiliales ou des duplex, en vue de répondre aux besoins des jeunes et des aînés ». Selon les données du recensement de 2001, ce sont plus de 400 000 grands-parents qui vivraient dans un ménage multigénérationnel au pays.

Très proche de sa mère, avec qui il a vécu jusqu’à l’âge adulte, Pierre-Yves a pris l’initiative d’inviter les deux grands-mères de sa fille à se joindre au joyeux ménage qu’il formait avec sa femme Edwidge et sa fille. Les deux grands-mères se partagent amicalement le sous-sol de la maison, tout en ayant chacune leur espace. « On s’étonne souvent que je cohabite avec ma belle-mère - le mythe du beau-fils qui ne s’entend pas avec la mère de sa femme a la couenne dure!-, mais nos caractères sont compatibles, et elle a le mérite de ne jamais s’ingérer dans mes histoires de couple », explique Pierre-Yves.

Pour sa femme Edwige, il ne faisait aussi aucun doute que ce type de cohabitation serait bénéfique pour chaque membre de cette grande famille. Partage des dépenses, gardienne en tout temps, entraide, relation privilégiée entre la petite et ses grands-mères, tranquillité d’esprit d’avoir toujours quelqu’un à la maison, la liste des avantages est sans fin. « Mais le plus important, c’est que nous avons tous conservé un certain degré d’intimité dans cette mini communauté. »

La psychologue de couple Louise Aubé, qui constate parmi ses patients que de plus en plus de familles optent pour ce concept d’habitation, particulièrement en raison du vieillissement de la population, estime d’ailleurs que respecter le besoin de solitude de chacun est primordial, notamment pour favoriser l’épanouissement du couple. « C’est sûr que quand on est plusieurs dans une maison, il y a moins de place pour chacun, mais il faut savoir établir des frontières mutuelles claires et être à l’écoute des besoins de tous les protagonistes. »

Toujours selon elle, même si la cohabitation intergénérationnelle peut être un très beau choix de vie, c’est une aventure qui se prépare. « En général, les familles qui choisissent ce mode de vie sont déjà très soudées. Si ce n’est pas le cas, il vaut mieux travailler la relation avant, pour éviter les conflits qui pourraient semer la bisbille dans le foyer. L’harmonie est un autre des préalables à ce mode de vie. »

mardi 6 juillet 2010

Je ne suis pas une couleur

Murielle Chatelier
Châtelaine
Avril 2007

Lassée des discours habituels sur le racisme, une jeune femme revendique, au-delà des couleurs et des étiquettes, son droit à l’individualité.

Les Italiens viennent d’Italie, les Chinois de Chine, les Grecs de Grèce. Chacun de ces peuples aborde la vie selon des valeurs, des préceptes et des croyances qui se transmettent de génération en génération. Mais quelles valeurs les Blancs partagent-ils ? De quel pays viennent-ils, au fait ?

Mais existerait-il des pays nommés Blancie, Noirie, Jaunie ? Qu’ont au juste en commun les Blancs érudits et les Blancs incultes, les Noirs leaders et les Noirs moutons, les Jaunes cartésiens et les Jaunes confus ? Alors à quoi ça rime de mettre dans le même panier Maliens, Haïtiens, Angolais et Papouasiens ? Parce qu'ils ont la peau foncée?

Moi, étudiante en journalisme, je vais dire un truc simple et clair, avec des mots vrais : j’en ai assez des débats creux sur le racisme, comme celui suscité par le sondage démagogique publié en janvier par le Journal de Montréal. Je m’adresse à ceux qui nous croient opposés par une différence. Qui m’associent automatiquement à un groupe. Qui me disent « Retourne chez toi » alors que chez moi c’est ici. Qui hésitent à m’embaucher parce que ma couleur les dérange. Qui ne savent pas qui je suis.

Je suis fatiguée qu’on cherche à me venir en aide, qu’on me croie défavorisée par la nature. Je ne suis pas une couleur, je ne suis pas une Noire, mais une personne à part entière. Pourquoi persister à croire que mon teint a une signification ?

Au printemps dernier, dans un article de L’actualité intitulé « Sommes-nous racistes ? », on pouvait lire que les Noirs sont plus scolarisés que les Blancs. Et alors ? Cela ne change rien à la vie des gens, encore moins à la mienne. Tous ces chiffres, statistiques et études me laissent impassible. Je n’ai rien à faire de tous ces constats qui tentent d’expliquer « notre condition » ! L’interrogation subsistera tant qu’on ne regardera pas bien en face la réalité, si laide soit-elle.

Assez, la victimisation !

Ai-je besoin de lois pour m’intégrer à la société qui m’a vue naître ? De mesures pour m’insérer dans ma propre collectivité ? L’article fait état de pistes qui mèneraient à ces louables buts. Un exemple : « Un patron de PME qui cherche un menuisier depuis quatre mois, même s’il a des préjugés contre les minorités, ne rechignera pas à embaucher un Noir compétent. D’autant plus que Québec offre depuis l’an dernier un cadeau aux PME qui ouvrent leur porte aux gens de couleur. » Ai-je envie de travailler pour un patron qui a besoin d’une prime pour me considérer, pour oublier que ma peau lui répugne ? Qui me croit a priori sale, crétine et hideuse ?

Une société ouverte ?

Très peu de personnes ont relevé cette phrase du chanteur Corneille lors de son discours au Gala de l’ADISQ 2004 – j’ai même eu un mal fou à la retrouver intégralement : « Il y a trois ans, quelqu’un d’une compagnie de disques m’a dit : “On vit dans un Québec blanc et il n’y a peut-être pas de place pour toi.” »

Cette bêtise, quel que soit le misérable qui l’a proférée, m’a prouvé que j’ai lieu de m’inquiéter de n’être qu’une couleur aux yeux de certains. Et que, chez nous, le racisme est souvent bien sournois.

Je n’ai jamais pensé que je pourrais être triste en raison de mon origine ethnique, et à plus forte raison au Québec. Au contraire, j’étais toujours la première à proclamer haut et fort mon bonheur d’évoluer dans une société si ouverte à la différence – non pas à celle des individus, car nous sommes tous semblables, mais à celle des cultures.

Tandis que certains de mes amis tentent de créer leurs propres entreprises pour pouvoir engager leurs « frères de couleur », moi je refuse de croire qu’il faille en arriver là. Tandis qu’ils se découragent et courbent l’échine, moi je me tiens droite et je considère chacune de mes « faiblesses » comme une force. Imaginez, en plus d’être foncée, je suis femme et je suis ronde. Ça va mal en titi par chez nous !

Ma peau n’est que de la peau

Je ne suis pas une couleur. Ma personnalité n’est pas définissable par ma « race ». Je suis une personne distincte, avec des rêves, des buts, des pensées. Mon épiderme ne révélera jamais qui je suis, et celui des autres m’indifférera toujours. Je ne veux pas me battre pour ma couleur. Personne ne devrait avoir à le faire !

Une connaissance m’a dit, un jour : « Tu es plus proche d’une Blanche pauvre que d’une Noire riche. Ne te bats pas pour une couleur, mais pour une classe sociale. » Moi qui jusque-là croyais fermement appartenir à une race, j’ai compris que ma pigmentation cutanée est impuissante à exprimer ce que je suis. Qui peut me démontrer que la mélanine peut définir un groupe de personnes ? Qu’il se lève ! Alors j’accepterai d’être Noire avant que d’être Moi.

Prenez-moi pour moi

Je ne me porterai pas à la défense des Noirs, une cause à laquelle je ne crois pas. Je ne défendrai que mon intégrité. Si besoin est de classer, on classera les personnes d’après leur origine ou leur culture.

Être noir, ça ne veut rien dire. Être blanc, ça ne veut toujours rien dire. Être triste, O.K. Être joyeux, parfait. Indécis, pourquoi pas ? Mais qu’on cesse de me croire obscure ! Je suis lumineuse, pleine de charme, vivante, étourdissante ! Je ne veux pas bénéficier d’une politique d’accès à l’égalité : c’est déjà un droit inaliénable que d’être traité sur le même pied que tous. Je veux travailler autant que tous pour réussir, ni plus, ni moins. Je veux m’ôter cette étiquette de « Noire » qui me colle à la peau depuis le temps de l’esclavage. Qu’on ne s’apitoie pas sur mon sort. Qu’on voie plutôt en moi la folle, l’ambitieuse, la tenace. Qu’on me prenne telle que je suis ; qu’on me prenne pour Murielle Chatelier.

samedi 23 janvier 2010

Magdala, Haïti n'est rien sans toi

Magdala est belle. Jeune, 24 ans, toujours bien mise, elle respire la santé, la joie de vivre, le quotidien qui va bien. Pourtant, depuis sa naissance, en Haïti, elle doit composer avec trop de malheurs. La perte de ses deux parents, la découverte d'une malformation au coeur, le combat perpétuel contre un destin de misère déjà tout tracé. Mais c'est le 12 janvier dernier, lors du tremblement de terre, qu'elle a vraiment failli sombrer. Ensevelie dans la noirceur des décombres d'une maison, son bras tendu vers l'extérieur avec sa main s'agitant comme un drapeau pour la délivrance, elle a du s'accrocher à son bien le plus précieux pour survivre : l'espoir.

Murielle Chatelier

"Nous étions 5 chez une amie, à faire nos devoirs ensemble, lorsque nous avons ressenti la secousse. Comme c'est déjà arrivé avant, on ne s'est pas vraiment inquiétées. Mais on s'est quand même dirigées vers le cadre de la porte, pour se protéger au cas où. Et en une fraction de seconde, l'inimaginable s'est produit."

Théâtre des rires insouciants des jeunes femmes quelques minutes auparavant, la maison s'est alors effondrée, l'entraînant dans une descente aux enfers. "J'ai senti que je tombais dans les profondeurs, encore et encore, jusqu'à ce que ça s'arrête. J'étais complètement enterrée, sans être morte. Il n'y avait que ma main qui sortait. En dessous de moi, il y avait une de mes amies, celle qui nous avait accueillies chez elle, que j'entendais respirer. Et quelque part, il y avait une autre amie dont la tête sortait des décombres."

Incapable de bouger ou de crier, Magdala s'est mise à se questionner sur l'acharnement du mauvais sort à son endroit. Sans rire, elle dit: "J'ai pensé que c'est une punition qu'on m'infligeait, parce que j'avais des tâches à accomplir ce jour-là et j'ai plutôt été oisive. Je suis restée comme ça, pendant au moins une heure, prisonnière de mes pensées délirantes, de la noirceur et de la douleur".

Alors qu'elle commençait à manquer d'air, que la mort s'insinuait peu à peu sous ses pores, des passants ont aperçu son amie dont la tête pendait dehors et se sont mis au travail pour les déterrer. Son autre amie coincée sous elle respirait encore. À ce moment-là. "À mesure que les gens s'activaient, je l'entendais. Mais ça a pris trop de temps. Elle n'a pas survécu." Sur les 6 personnes présentes, elles ne furent que 2 à survivre.

Soignez-moi, svp!

Fracturée à la tête, avec une épaule disloquée et un pied cassé, Magdala a été sortie des ténèbres. S'en est suivie une interminable course vers les hôpitaux déjà trop engorgés pour l'accueillir, avec le père de son amie décédée. Ce dernier, encore hébété et sous le choc, s'est résolu à la laisser chez des amis. Les membres de la famille de Magdala, qu'on a réussi à alerter, se sont débrouillés tant bien que mal pour venir la chercher et l'emmener dans un abri improvisé par des médecins dans son quartier. Ils ont soigné ses plaies. Les visibles.

"Il y a des moments où je suis triste. Je pense à tous ces amis que j'ai perdus. Mais j'ai foi en des lendemains meilleurs. Je garde l'espoir de finir mes études, obtenir mon diplôme, trouver un emploi. De toute façon, il ne peut rien y avoir de pire que le 12 janvier." Comme la majorité des Haïtiens, elle dort maintenant à la belle étoile, sur le terrain de son église. À chaque nouvelle secousse, elle tremble encore plus fort que la terre. C'est la peur.

Avec ses cheveux que j'imagine en bataille, Magdala trotte quotidiennement et péniblement vers l'abri des médecins pour faire changer ses pansements. Pour manger, elle s'en remet à l'entraide qui s'est organisée dans son quartier. Les millions de dollars recueillis de part et d'autre du monde entier ne lui parviennent pas. Mais malgré tout, Magdala a su conserver son seul et unique trésor, bien à l'abri au fond d'elle. Espérer, elle continue à le faire.

Résilience, vous dîtes? Oui, ça doit être ça aussi.

dimanche 17 janvier 2010

Préval, faut que j'te cause

Préval, je suis à deux doigts de te manquer de respect. Mais comme mes parents m'ont relativement bien élevée, je serai simplement un tantinet insolente. Je te trouve audacieux. Au Québec, on dirait que tu as du front tout l'tour d'la tête. Je t'ai entendu faire une sortie dans les médias et dire que l'aide envoyée en Haïti est mal coordonnée. Mais toi, Préval, qu'as-tu déjà coordonné, avec succès de surcroît?

Quand j'étais en Haïti, je n'ai jamais senti la présence d'un État, d'un gouvernement. Le peuple était laissé à lui-même. Oh, j'ai bien vu que certains ministères ont fait de louables efforts pour améliorer la situation cauchemardesque dans laquelle les gens sont englués. Ton ministère de la Condition féminine a par exemple utilisé une partie de ses fonds pour attribuer des noms de femmes à certaines rues de la capitale. Quand la majorité du peuple est analphabète, peux-tu bien me dire à quoi rime une telle mesure? Et mieux, quand les besoins VITAUX et DE BASE d'une population ne sont même pas comblés, qu'est-ce qu'une rue appelée Marie au lieu de Jacques peut-elle lui apporter comme différence?

Puis, maintenant, Préval, c'est quoi ton plan de sauvegarde pour les Port-au-Princiens? Parce que c'est bien beau l'aide alimentaire, je n'ai rien à redire à cela, les gens sont au bord de l'inanition, mais bientôt, dans quelques jours, que comptes-tu faire de toutes ces âmes qui errent dans les rues? Inévitablement, il va pleuvoir et quiconque connait Haïti sait combien une simple pluie peut être meurtrière dans la capitale lorsqu'elle dégringole des montagnes et emporte tout sur son passage. Maintenant que les gens n'ont plus de refuge, où vont-il bien pouvoir s'abriter quand ces intempéries surviendront? Je t'épargne les visions apocalyptiques qui hantent mon esprit quand je pense à tous ces corps putréfiés et à ces carcasses d'animaux qui jonchent les rues. As-tu pensé à coordonner un plan d'action pour ça, mon ami?

Ce que tu devrais comprendre, cher président, c'est qu'en théorie, les autres pays ne doivent rien à ton gouvernement. Normalement, t'es supposé être autonome et posséder au moins quelques moyens pour venir en aide à ton peuple. Juste comme ça, en passant, je porte à ton attention que ta capitale ne possède qu'un seul camion de pompier pour desservir une ville entière, que tes policiers demandent parfois aux citoyens de leur payer de l'essence pour venir les secourir, que certains édifices sous ta gouverne ne sont même pas équipés d'un système de téléphonie - quelle ironie quand un contribuable en quête d'un service doit prêter son téléphone à un de tes employés pour y avoir droit (voir mon article sur la DGI. Que les personnes ensevelies sous les décombres de ce bâtiment reposent en paix.).

Peut-être devrais-je aussi te rappeler sur quel terrain ces forces étrangères sont appelées à intervenir. Sans aller trop loin, je te souligne que chez toi, un bol de toilette est encore considéré comme un confort "moderne". C'est dire à quel point vous souffrez d'archaïsme aïgu. Pour nous, reste du monde, la modernité, c'est pas mal plus que ça. Fait qu'il se peut que l'aide internationale soit un peu débalancée par le primitivisme auquel elle est confrontée. Pour aller plus loin, tout en Haïti est érigé, pensé, analysé, évalué, géré de façon anarchique. Rajoutant à cela la catastrophe que l'on connaît, qui est d'une ampleur sans précédent, notamment parce que rien n'est fait dans l'ordre en Haïti, ne crois-tu pas que ce soit normal que l'aide internationale prenne un certain temps avant de se fixer des repères, qu'elle réfléchisse avant d'agir pour ne pas perpétuer ton sens de la confusion? Peut-on lui en vouloir d'être dépassée, de chercher un point de départ cohérent? Toi-même, tu n'as jamais su par où commencer.

Je n'ai aucun doute que les autorités étrangères parviendront quand même à poser des actions efficaces. Et pour toi, Préval, peut-on en dire autant? S'il n'en tenait qu'à moi, il y a longtemps que tu aurais été remercié. Mais bon, en même temps, quand on constate à quel niveau d'indécence le pays est rendu, on comprend bien que ce n'est pas l'oeuvre de l'inaction d'un seul homme.

samedi 16 janvier 2010

Haïti, écoute-moi maintenant

Haïti, je te connais depuis peu, et dès notre première rencontre, tu m'as choquée. Port-au-Prince particulièrement. Ce que j'ai pensé quand je t'ai vu, c'est que tu devais être rasé pour pouvoir être mieux repris en mains. J'ai aussi pensé qu'on devait sortir de ton ventre tous ces Haïtiens qui t'aiment tant, pour les instruire, leur apprendre les rudiments d'une société organisée. C'est ce que j'ai pensé.

Ce que tu m'as dit pour expliquer ton état déplorable, à travers la bouche de ceux-là même qui disent t'adorer, c'est que tu es différent. Que chez toi, les choses ne se passent pas comme ailleurs, que les principes qui régissent les sociétés occidentales ne s'appliquent pas à toi. Être structuré, organisé, non, ça ne te va pas à toi. Tu préfères le désordre, laisser ton peuple dans l'indigence, lui infliger des conditions de vie si atroces qu'on ne peut même pas les décrire.

Je pourrais m'en foutre de tout ça, Haïti. Je suis Québécoise, je suis née à Montréal. Mais mes parents viennent de toi, et j'aurais pu moi aussi sortir de toi. Et puis, je connais maintenant ton peuple. Je m'y suis attachée. Ce que je veux te dire aujourd'hui, Haïti, c'est qu'il est temps que tu te regardes telle que tu es, que tu assumes les horreurs qui te définissent. Jouer à l'autruche, oublie ça. Tu n'en as plus le droit.

Ton coeur, Port-au-Prince, est désormais détruit. J'entends ici et là des voix qui demandent à ce que tes citoyens soient évacués du pays. Mais toi et moi, on le sait: tes habitants t'adulent, se saigneraient à vif pour toi. Alors, demande à ton président de commencer à prendre les mesures qui ont fait l'objet de mille conférences de presse, d'un milliard de questionnements. Commence par rediriger tes citoyens vers les provinces, là où il y a amplement de place pour les accueillir. Ça fait longtemps que tu en parles: il faut développer la campagne.

Pour ça, Haïti, il va falloir que tu acceptes d'être organisé, parce qu'une fois là-bas, tes citoyens devront avoir les moyens de survivre, et il leur faut des outils. Arrête de croire que tu peux encore fuir ces vérités. Envoyer les tiens vers l'étranger, à quoi ça servira? Pour la plupart, ils ne savent même pas c'est quoi vivre dans un lieu civilisé. Oh, non, ne te fâche pas de m'entendre te cracher ça au visage. C'est toi qui as fait d'eux ce qu'ils sont.

Alors, Haïti, tu es au fin fond du précipice. Toi qui te targues d'avoir su acquérir ton indépendance en 1804, ben tu vas finir sous la tutelle de ceux que tu hais. L'aide internationale, tu ne peux pas y échapper. Non, ne demande pas qu'on te donne cet argent. Ne dis pas que tu saurais quoi en faire. Ça fait des décennies que l'argent te vient de toutes parts et que ton peuple crève quand même de faim. Comme un bébé, tu as besoin qu'on te tienne pour faire tes premiers véritables pas. Parce qu'à mon sens, tu ne t'es presque jamais tenu debout ce dernier siècle. Je ne t'en veux pas, peut-être que tu n'as pas su comment faire.

Mais là, Haïti, accepte ta défaite. Accepte que tu n'as pas su comment te débrouiller. Oui, c'est dur de faire face à l'échec. Même que si la nature ne s'en était pas mêlé, tu serais encore dans le même état. Jusqu'à quand? L'éternité peut-être. C'est triste, désolant ce qui arrive. J'en ai pleuré des heures. J'ai mal pour mes amis, qui ont vu leurs proches disparaître, qui ont vu leur vie voler en éclats. Mais ce séisme t'offre la possibilité de renaître. Sauf que n'oublie pas, tu vas devoir accepter de CHANGER.