samedi 23 janvier 2010

Magdala, Haïti n'est rien sans toi

Magdala est belle. Jeune, 24 ans, toujours bien mise, elle respire la santé, la joie de vivre, le quotidien qui va bien. Pourtant, depuis sa naissance, en Haïti, elle doit composer avec trop de malheurs. La perte de ses deux parents, la découverte d'une malformation au coeur, le combat perpétuel contre un destin de misère déjà tout tracé. Mais c'est le 12 janvier dernier, lors du tremblement de terre, qu'elle a vraiment failli sombrer. Ensevelie dans la noirceur des décombres d'une maison, son bras tendu vers l'extérieur avec sa main s'agitant comme un drapeau pour la délivrance, elle a du s'accrocher à son bien le plus précieux pour survivre : l'espoir.

Murielle Chatelier

"Nous étions 5 chez une amie, à faire nos devoirs ensemble, lorsque nous avons ressenti la secousse. Comme c'est déjà arrivé avant, on ne s'est pas vraiment inquiétées. Mais on s'est quand même dirigées vers le cadre de la porte, pour se protéger au cas où. Et en une fraction de seconde, l'inimaginable s'est produit."

Théâtre des rires insouciants des jeunes femmes quelques minutes auparavant, la maison s'est alors effondrée, l'entraînant dans une descente aux enfers. "J'ai senti que je tombais dans les profondeurs, encore et encore, jusqu'à ce que ça s'arrête. J'étais complètement enterrée, sans être morte. Il n'y avait que ma main qui sortait. En dessous de moi, il y avait une de mes amies, celle qui nous avait accueillies chez elle, que j'entendais respirer. Et quelque part, il y avait une autre amie dont la tête sortait des décombres."

Incapable de bouger ou de crier, Magdala s'est mise à se questionner sur l'acharnement du mauvais sort à son endroit. Sans rire, elle dit: "J'ai pensé que c'est une punition qu'on m'infligeait, parce que j'avais des tâches à accomplir ce jour-là et j'ai plutôt été oisive. Je suis restée comme ça, pendant au moins une heure, prisonnière de mes pensées délirantes, de la noirceur et de la douleur".

Alors qu'elle commençait à manquer d'air, que la mort s'insinuait peu à peu sous ses pores, des passants ont aperçu son amie dont la tête pendait dehors et se sont mis au travail pour les déterrer. Son autre amie coincée sous elle respirait encore. À ce moment-là. "À mesure que les gens s'activaient, je l'entendais. Mais ça a pris trop de temps. Elle n'a pas survécu." Sur les 6 personnes présentes, elles ne furent que 2 à survivre.

Soignez-moi, svp!

Fracturée à la tête, avec une épaule disloquée et un pied cassé, Magdala a été sortie des ténèbres. S'en est suivie une interminable course vers les hôpitaux déjà trop engorgés pour l'accueillir, avec le père de son amie décédée. Ce dernier, encore hébété et sous le choc, s'est résolu à la laisser chez des amis. Les membres de la famille de Magdala, qu'on a réussi à alerter, se sont débrouillés tant bien que mal pour venir la chercher et l'emmener dans un abri improvisé par des médecins dans son quartier. Ils ont soigné ses plaies. Les visibles.

"Il y a des moments où je suis triste. Je pense à tous ces amis que j'ai perdus. Mais j'ai foi en des lendemains meilleurs. Je garde l'espoir de finir mes études, obtenir mon diplôme, trouver un emploi. De toute façon, il ne peut rien y avoir de pire que le 12 janvier." Comme la majorité des Haïtiens, elle dort maintenant à la belle étoile, sur le terrain de son église. À chaque nouvelle secousse, elle tremble encore plus fort que la terre. C'est la peur.

Avec ses cheveux que j'imagine en bataille, Magdala trotte quotidiennement et péniblement vers l'abri des médecins pour faire changer ses pansements. Pour manger, elle s'en remet à l'entraide qui s'est organisée dans son quartier. Les millions de dollars recueillis de part et d'autre du monde entier ne lui parviennent pas. Mais malgré tout, Magdala a su conserver son seul et unique trésor, bien à l'abri au fond d'elle. Espérer, elle continue à le faire.

Résilience, vous dîtes? Oui, ça doit être ça aussi.

dimanche 17 janvier 2010

Préval, faut que j'te cause

Préval, je suis à deux doigts de te manquer de respect. Mais comme mes parents m'ont relativement bien élevée, je serai simplement un tantinet insolente. Je te trouve audacieux. Au Québec, on dirait que tu as du front tout l'tour d'la tête. Je t'ai entendu faire une sortie dans les médias et dire que l'aide envoyée en Haïti est mal coordonnée. Mais toi, Préval, qu'as-tu déjà coordonné, avec succès de surcroît?

Quand j'étais en Haïti, je n'ai jamais senti la présence d'un État, d'un gouvernement. Le peuple était laissé à lui-même. Oh, j'ai bien vu que certains ministères ont fait de louables efforts pour améliorer la situation cauchemardesque dans laquelle les gens sont englués. Ton ministère de la Condition féminine a par exemple utilisé une partie de ses fonds pour attribuer des noms de femmes à certaines rues de la capitale. Quand la majorité du peuple est analphabète, peux-tu bien me dire à quoi rime une telle mesure? Et mieux, quand les besoins VITAUX et DE BASE d'une population ne sont même pas comblés, qu'est-ce qu'une rue appelée Marie au lieu de Jacques peut-elle lui apporter comme différence?

Puis, maintenant, Préval, c'est quoi ton plan de sauvegarde pour les Port-au-Princiens? Parce que c'est bien beau l'aide alimentaire, je n'ai rien à redire à cela, les gens sont au bord de l'inanition, mais bientôt, dans quelques jours, que comptes-tu faire de toutes ces âmes qui errent dans les rues? Inévitablement, il va pleuvoir et quiconque connait Haïti sait combien une simple pluie peut être meurtrière dans la capitale lorsqu'elle dégringole des montagnes et emporte tout sur son passage. Maintenant que les gens n'ont plus de refuge, où vont-il bien pouvoir s'abriter quand ces intempéries surviendront? Je t'épargne les visions apocalyptiques qui hantent mon esprit quand je pense à tous ces corps putréfiés et à ces carcasses d'animaux qui jonchent les rues. As-tu pensé à coordonner un plan d'action pour ça, mon ami?

Ce que tu devrais comprendre, cher président, c'est qu'en théorie, les autres pays ne doivent rien à ton gouvernement. Normalement, t'es supposé être autonome et posséder au moins quelques moyens pour venir en aide à ton peuple. Juste comme ça, en passant, je porte à ton attention que ta capitale ne possède qu'un seul camion de pompier pour desservir une ville entière, que tes policiers demandent parfois aux citoyens de leur payer de l'essence pour venir les secourir, que certains édifices sous ta gouverne ne sont même pas équipés d'un système de téléphonie - quelle ironie quand un contribuable en quête d'un service doit prêter son téléphone à un de tes employés pour y avoir droit (voir mon article sur la DGI. Que les personnes ensevelies sous les décombres de ce bâtiment reposent en paix.).

Peut-être devrais-je aussi te rappeler sur quel terrain ces forces étrangères sont appelées à intervenir. Sans aller trop loin, je te souligne que chez toi, un bol de toilette est encore considéré comme un confort "moderne". C'est dire à quel point vous souffrez d'archaïsme aïgu. Pour nous, reste du monde, la modernité, c'est pas mal plus que ça. Fait qu'il se peut que l'aide internationale soit un peu débalancée par le primitivisme auquel elle est confrontée. Pour aller plus loin, tout en Haïti est érigé, pensé, analysé, évalué, géré de façon anarchique. Rajoutant à cela la catastrophe que l'on connaît, qui est d'une ampleur sans précédent, notamment parce que rien n'est fait dans l'ordre en Haïti, ne crois-tu pas que ce soit normal que l'aide internationale prenne un certain temps avant de se fixer des repères, qu'elle réfléchisse avant d'agir pour ne pas perpétuer ton sens de la confusion? Peut-on lui en vouloir d'être dépassée, de chercher un point de départ cohérent? Toi-même, tu n'as jamais su par où commencer.

Je n'ai aucun doute que les autorités étrangères parviendront quand même à poser des actions efficaces. Et pour toi, Préval, peut-on en dire autant? S'il n'en tenait qu'à moi, il y a longtemps que tu aurais été remercié. Mais bon, en même temps, quand on constate à quel niveau d'indécence le pays est rendu, on comprend bien que ce n'est pas l'oeuvre de l'inaction d'un seul homme.

samedi 16 janvier 2010

Haïti, écoute-moi maintenant

Haïti, je te connais depuis peu, et dès notre première rencontre, tu m'as choquée. Port-au-Prince particulièrement. Ce que j'ai pensé quand je t'ai vu, c'est que tu devais être rasé pour pouvoir être mieux repris en mains. J'ai aussi pensé qu'on devait sortir de ton ventre tous ces Haïtiens qui t'aiment tant, pour les instruire, leur apprendre les rudiments d'une société organisée. C'est ce que j'ai pensé.

Ce que tu m'as dit pour expliquer ton état déplorable, à travers la bouche de ceux-là même qui disent t'adorer, c'est que tu es différent. Que chez toi, les choses ne se passent pas comme ailleurs, que les principes qui régissent les sociétés occidentales ne s'appliquent pas à toi. Être structuré, organisé, non, ça ne te va pas à toi. Tu préfères le désordre, laisser ton peuple dans l'indigence, lui infliger des conditions de vie si atroces qu'on ne peut même pas les décrire.

Je pourrais m'en foutre de tout ça, Haïti. Je suis Québécoise, je suis née à Montréal. Mais mes parents viennent de toi, et j'aurais pu moi aussi sortir de toi. Et puis, je connais maintenant ton peuple. Je m'y suis attachée. Ce que je veux te dire aujourd'hui, Haïti, c'est qu'il est temps que tu te regardes telle que tu es, que tu assumes les horreurs qui te définissent. Jouer à l'autruche, oublie ça. Tu n'en as plus le droit.

Ton coeur, Port-au-Prince, est désormais détruit. J'entends ici et là des voix qui demandent à ce que tes citoyens soient évacués du pays. Mais toi et moi, on le sait: tes habitants t'adulent, se saigneraient à vif pour toi. Alors, demande à ton président de commencer à prendre les mesures qui ont fait l'objet de mille conférences de presse, d'un milliard de questionnements. Commence par rediriger tes citoyens vers les provinces, là où il y a amplement de place pour les accueillir. Ça fait longtemps que tu en parles: il faut développer la campagne.

Pour ça, Haïti, il va falloir que tu acceptes d'être organisé, parce qu'une fois là-bas, tes citoyens devront avoir les moyens de survivre, et il leur faut des outils. Arrête de croire que tu peux encore fuir ces vérités. Envoyer les tiens vers l'étranger, à quoi ça servira? Pour la plupart, ils ne savent même pas c'est quoi vivre dans un lieu civilisé. Oh, non, ne te fâche pas de m'entendre te cracher ça au visage. C'est toi qui as fait d'eux ce qu'ils sont.

Alors, Haïti, tu es au fin fond du précipice. Toi qui te targues d'avoir su acquérir ton indépendance en 1804, ben tu vas finir sous la tutelle de ceux que tu hais. L'aide internationale, tu ne peux pas y échapper. Non, ne demande pas qu'on te donne cet argent. Ne dis pas que tu saurais quoi en faire. Ça fait des décennies que l'argent te vient de toutes parts et que ton peuple crève quand même de faim. Comme un bébé, tu as besoin qu'on te tienne pour faire tes premiers véritables pas. Parce qu'à mon sens, tu ne t'es presque jamais tenu debout ce dernier siècle. Je ne t'en veux pas, peut-être que tu n'as pas su comment faire.

Mais là, Haïti, accepte ta défaite. Accepte que tu n'as pas su comment te débrouiller. Oui, c'est dur de faire face à l'échec. Même que si la nature ne s'en était pas mêlé, tu serais encore dans le même état. Jusqu'à quand? L'éternité peut-être. C'est triste, désolant ce qui arrive. J'en ai pleuré des heures. J'ai mal pour mes amis, qui ont vu leurs proches disparaître, qui ont vu leur vie voler en éclats. Mais ce séisme t'offre la possibilité de renaître. Sauf que n'oublie pas, tu vas devoir accepter de CHANGER.