samedi 24 novembre 2012

Le français chez Wal-Mart : pour faire quoi?



Je ne vais plus chez Wal-Mart depuis des mois. La raison? Ce magasin est trop populaire. C'est l'endroit le plus désagréable où faire ses emplettes, et ce, même si les prix de ses produits sont extrêmement compétitifs. Ça aide pour le portefeuille, c'est clair, mais côté expérience de magasinage, c'est nul. Je n'aime pas avoir l'air d'une brebis dans cette grande surface en particulier. Mais il y a des dizaines de milliers de consommateurs qui ne pensent pas comme moi.

J'ai une petite question pour ceux qui désirent que cette multinationale francise son nom et appellent à son boycott sur les réseaux sociaux si elle ne se conforme pas aux exigences de l'Office québécois de la langue française (OQLF) : durant les heures d'ouverture des succursales de Wal-Mart, avez-vous déjà vu une de leurs aires de stationnement vide? J'irais même plus loin : avez-vous déjà vu autre chose que des aires de stationnement pleines à craquer? Moi, non. JAMAIS. Oh, vous ne passez pas assez souvent devant un Wal-Mart pour le constater? Pas de souci! Allez sur sa page Facebook et vous constaterez assez vite que plus de 22 973 929 d'internautes en sont des adeptes (à cette minute même, ce chiffre a déjà augmenté).

Bien sûr, il y a ces idéalistes qui laissent croire qu'ils sont prêts à déchirer leur chemise au nom du français. Wal-Mart ne veut pas s'appeler les Magasins Wal-Mart? Ben que cette multinationale s'en aille! Déjà, elle offre des salaires de misère à ses employés. Si en plus elle ne veut pas mettre du français dans sa raison sociale, sa présence n'est définitivement pas souhaitée ici. Sauf que pour chaque idéaliste qui s'égosille, il y a au moins 1000 consommateurs soucieux de faire avant tout des aubaines. Et tout autant de personnes qui ont besoin de leur emploi au salaire presque minimum.

Je ne peux en vouloir ni aux uns ni aux autres. Chacune de ces parties a des raisons légitimes d'être attachée à cette entreprise. Mais je ne peux m'empêcher de penser que si la première compagnie au monde à avoir réalisé un chiffre d'affaires de 256 milliards de dollars a le luxe de s'offrir autant de batailles juridiques, c'est parce qu'on lui a donné les moyens de le faire. Et il est un peu tard pour essayer de renverser la vapeur. Ça fait longtemps que le plan de marketing de ce géant du commerce de détail a réussi son opération charme. Haut la main en plus, et au détriment de bien des fournisseurs (voir le documentaire Wal-Mart : un géant de la distribution).

Je suis une amoureuse de la langue française. Mais je suis aussi une réaliste. Ce n'est pas la raison sociale francisée des multinationales qui contribuera à améliorer la qualité du français chez les jeunes ou dans notre quotidien. Vous savez ce qui m'inquiéterait davantage si j'étais vous? Que certains étudiants en enseignement qui maîtrisent minimalement leur langue maternelle se voient décerner un diplôme les autorisant à dispenser des cours de français.

Que Wal-Mart capitule devant l'OQLF et change son nom pour les Magasins Wal-Mart ne changera rien dans ma décision de ne plus y aller. Et si Wal-Mart ne modifie pas son nom, ça ne changera rien non plus dans la décision des dizaines de milliers de consommateurs qui fréquentent assidûment ses nombreuses succursales, foi d'aires de stationnement.

Non à l'allaitement



http://www.lapresse.ca/debats/le-cercle-la-presse/actualites/201210/07/48-1318-non-a-lallaitement.php

Contrairement à bien des femmes qui en font un point d'honneur, j'ai dit un gros NON à l'allaitement quand ma fille est née.

Au-delà de ces belles histoires de «fusion indescriptible entre une mère et son poupon», il y a aussi des récits pas mal moins glorieux où cette succion innocente t'ensanglante et t'arrache les mamelons, ce qui déclenche des douleurs insupportables. Après 24 heures de souffrance innommable provoquée par mon accouchement qui s'est soldé par une atroce césarienne, j'ai mis un stop à toute douleur potentielle supplémentaire. Pour moi, refuser l'allaitement était pratiquement une question de survie mentale.

La pub avec Mahée Paiement qui «glamourise» l'allaitement est d'un ridicule consommé, je ne suis pas la seule à le dire. Cette comédienne est sublime dans sa robe noire étroite, ses cheveux hyper bien coiffés et ses talons hauts. Sauf qu'en réalité, une maman de nouveau-né porte souvent des vêtements en coton lousses et tachés de vomi. Et elle ne se tient pas droite sur une chaise pour donner le sein : elle s'enfonce plutôt dans son sofa pour être confortable parce qu'allaiter, c'est exigeant. Surtout quand tu dois le faire plusieurs fois par jour, et tirer ton lait avec une machine qui fait un bruit épouvantable quand tu dois t'absenter. Et y'en a marre de chercher la perfection à tout prix chez les femmes. Être une maman, c'est tellement loin d'être glamour. C'est composer chaque jour avec mille contraintes, faire de son mieux et accepter d'être IMPARFAITE.

Oui, j'ai refusé l'allaitement, et sincèrement, je ne m'en porte pas plus mal. Ma fille non plus d'ailleurs. En plus de ses couches à changer dix fois par jour, des lavages quotidiens de nos vêtements souillés, des cajoleries à lui faire incessamment pour qu'elle ne devienne pas une enfant en manque d'amour, des nuits à dormir sur une oreille, je n'avais tout simplement pas le courage de mettre mes seins à son entière disposition. Non pas que je voulais les conserver en bon état - rassurez-vous, ma poitrine a toujours été tombante -, mais je ne pouvais pas me mettre dans cette position servile. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai un immense respect pour ces femmes qui acceptent avec amour de se donner autant à leur enfant.

Il n'y a qu'une seule chose qui ne me dérange pas avec cette pub : c'est qu'on ait entouré de beauté l'acte d'allaiter. Oui, c'est vrai que c'est un geste magnifique. Parfois, je me demande même si j'aurais dû, si j'aurais pu faire un effort supplémentaire pour faire partie de ce club sélect des mères respectables de notre société qui n'ont pas donné de lait en boîte à leur enfant. Mais nul ne connaît les limites de mon corps mieux que moi-même. Et ce qui vaut pour moi vaut pour toutes les autres mamans. Si je suis indigne de ne pas avoir allaité, eh bien, je l'assume.

Le Québec est-il raciste?



http://www.lapresse.ca/debats/le-cercle-la-presse/actualites/201206/07/48-478-le-quebec-est-il-raciste.php

Sur son blogue radio-canadien, la journaliste Sophie Langlois lance cette question qui est loin d'être épineuse aujourd'hui, tant elle a été posée et souvent répondue par l'affirmative. Mais ce qui me dérange dans ce débat, c'est qu'on sous-entend invariablement que c'est le Québécois blanc «pure laine» qui est raciste. Or, avec la présence massive de dizaines de communautés culturelles sur son territoire, le Québec a radicalement changé et le racisme reflète maintenant cette nouvelle identité : il est diversifié.

Plus de 40 ans après la mise en place de la politique canadienne du multiculturalisme, il est difficile d'ignorer les limites de ce grand projet idéaliste qui encourage les immigrants à préserver leur culture d'origine tout en adoptant les valeurs de leur société d'accueil. Ce serait jouer à l'autruche de prétendre que nous pouvons tous vivre ensemble en harmonie en acceptant d'emblée les différences et particularités de chacun. C'est plutôt un fossé de méfiance qui tend à séparer toutes ces solitudes. Les Québécois veulent garder leur patrimoine culturel intact, les immigrants aussi. Les uns n'ont malheureusement pas plus tort ni raison que les autres.

Si les Bélanger sont plus «employables» que les Traoré au Québec, comme le mentionne un rapport publié récemment, c'est qu'il y a un courant qui ne passe pas à certains niveaux. Mais à force de souligner à traits foncés ces exemples où le minoritaire comme l'Africain est victime de discrimination, on renforce ce sentiment chez lui qu'il est systématiquement défavorisé par rapport à la masse dominante. Et il se méfie à son tour. C'est alors un cercle vicieux qui s'enclenche. Devrait-on pour autant se taire sur ces humiliations que subissent les immigrants? Non. Mais j'aimerais qu'on mette aussi de l'avant des figures qui sont parvenues à composer avec l'inconnu, avec celui qui vient d'ailleurs.

À quand un vrai tête-à-tête?

Il n'y a pas 10 000 façons de vaincre ses peurs : il faut trouver le courage de les affronter. Si vous voulez le savoir, c'est ce que j'ai fait. J'ai grandi avec l'idée que le Québécois me ferait toujours des misères. Que voulez-vous, c'est ce qu'il a fait à mes parents quand ils sont arrivés ici. Les «jobines», ça les connaît eux aussi. Ils ont suivi le même parcours ardu que bien des immigrants. Mais à un moment, il a fallu que je me questionne et que je fasse un choix : devais-je croire que le même sort m'était réservé et me contenter de cette présomption ou devais-je plutôt aller à la rencontre de celui qu'on m'avait appris à craindre et me présenter comme son égale? Je vous laisse deviner l'avenue que j'ai empruntée.

«Tu n'imagines pas combien les Québécois peuvent être racistes», m'a dit une fois une Québécoise. J'aurais dû lui rétorquer : «Tu n'imagines pas combien les immigrants peuvent être racistes.» C'est vrai que sans cette fameuse politique du multiculturalisme, je ne serais probablement pas ici. Mais j'en veux à l'ambition démesurée de ce projet qui voulait tous nous unir avec nos différences. Ce n'est pas simple d'accepter l'autre sans le connaître. Chaque cas de discrimination est là pour nous le rappeler.

Bien que je sois une épicurienne, je n'aime pas essayer de nouvelles saveurs. Pourtant, c'est ce que j'ai fait avec le Québécois pour vaincre la peur qu'il m'inspirait : je l'ai goûté. J'ai ainsi pénétré son intimité et lui ai ouvert les portes de la mienne. C'est dans cette mise à nu réciproque que toutes les barrières qui me séparaient de lui sont tombées. Oui, j'ai perdu mon racisme dans un lit. Et vous, votre exploration de l'autre qui vous fait peur est-elle prévue au menu?

La francisation des immigrants: véritablement liée à leur intégration?



http://www.lapresse.ca/debats/le-cercle-la-presse/actualites/201205/06/48-251-la-francisation-des-immigrants-veritablement-liee-a-leur-integration.php

Ces derniers mois, on parle beaucoup de l'importance de la francisation des immigrants dans les médias. Une enseignante de la CSDM, Tania Longpré, qui commente constamment l'actualité à ce sujet en raison de sa proximité avec les néo-Québécois auxquels elle donne des cours, a même déjà écrit que «l'outil d'intégration le plus puissant [qui soit est] la langue française». Ayant deux parents immigrants parfaitement francophones, je peux vous affirmer que c'est tout à fait faux.

D'un point de vue «majorité», les immigrants ne s'intègrent pas au Québec. Particulièrement ceux qui arrivent ici à l'âge adulte et qui proviennent de pays en voie de développement. Vous n'avez qu'à vous promener dans les quartiers à forte concentration ethnique pour vous rendre compte que beaucoup de nos citoyens ne connaissent pas le Québec et ne s'y intéressent pas. Ce qui les préoccupe, c'est surtout l'amélioration de leur propre sort et celui de leurs proches. Ils ne sont certainement pas venus ici avec l'idée de contribuer activement à leur nouvelle société.

Peut-on leur en vouloir? Difficile. Ils ont quitté leur pays en laissant derrière eux famille, amis et repères. Souvent, ils partent en promettant aux leurs que dès qu'ils en auront la possibilité, ils leur enverront de l'argent pour les aider. Ils arrivent ici avec cette immense préoccupation, avec un poids sur la conscience. S'ils ne font pas cette promesse, ils partent parfois en se disant qu'un jour, ils reviendront chez eux.

Je ne sais pas si la politique sur le multiculturalisme établie en 1971 a pris en considération ce genre de «détail». Avait-on pensé que les immigrants ne parviendraient pas à développer un sentiment d'appartenance à leur terre d'accueil à cause de leur attachement à leur passé?

Mes parents sont arrivés ici au début des années 1970. Vous ne leur ferez jamais dire qu'ils sont Québécois, même après 40 ans de présence en sol montréalais. Ils ne s'identifient pas à notre société, à ses valeurs, à ses moeurs. Leurs racines sont ailleurs, tout comme celles de leurs semblables. Mais le plus inquiétant, ce n'est pas ça, parce qu'à mes yeux, on aurait pu prévoir une telle évidence.

Qu'on me dise que les immigrants ne sont pas intégrés me laisse complètement froide: c'est une réalité que je vois au quotidien. Même quand je pose une action banale comme m'épiler les sourcils, j'y suis exposée. Oui, quand je vais dans un certain salon de beauté du quartier Parc-Extension et que je m'étends sur ma chaise, je n'ai droit qu'à ces mots : «Thin or not thin?» C'est tout ce que l'esthéticienne pakistanaise peut me dire dans un langage que je comprends. La vérité, c'est qu'elle ne parle ni français ni anglais. Et même si elle apprenait notre langue, je sais pertinemment qu'elle ne développerait aucun sentiment d'appartenance au Québec. Comme mes parents.

Ce qui devrait nous préoccuper, c'est un autre fait: que ces Québécois que sont les enfants d'immigrants ne s'identifient pas non plus à leur collectivité. Comment expliquer que des jeunes adultes francophones nés ici et qui n'ont jamais été dans leur pays d'origine se sentent plus proches de la culture de leurs parents? Qu'ils soient d'origine grecque, italienne ou haïtienne, le constat est identique.

Quand on me demande ma nationalité, je dis sûre de moi que je suis Québécoise, non sans faire sourciller immigrants et «Québécois dits de souche». L'un de ces derniers, un homme qui m'apprécie, m'a dit : «Québécoise? Ça va prendre du temps avant que la société accepte que tu dises une chose pareille.»

Je pose la question : la francisation des immigrants est-elle LE véritable enjeu lié à l'intégration?

jeudi 8 mars 2012

Journée internationale de la femme - Chronique d’une maman en pleurs


Hier soir, un déluge de larmes est venu saccager mon intérieur à l’aube de la Journée internationale de la femme. C’est la vue de petits bourgeons qui a provoqué ce monstre de remous en moi. Très loin de m’annoncer de bonnes nouvelles, ces bourgeons-là ont fait défiler devant mes yeux toutes sortes de fin : la fin de son innocence, la fin de ma main dans la petite sienne pour la guider, la fin de ces innombrables dessins au coup de crayon enfantin qui remplissent mon mur, la fin de la spontanéité de son amour pour moi.

J’ai vu poindre à l’horizon des nuages orageux de mésentente, vu des chemins rocailleux de distance nous séparer, vu mon piédestal de maman adulée s’effondrer sous le poids des disputes. Ces bourgeons-là ont beau être naissants, ils n’en sont pas moins pour moi le signe de la mort de tous ces idéaux que je me suis créés en imaginant ma relation avec elle. Ils me disent qu’elle a 9 ans aujourd’hui, mais qu’elle en aura 18 avant que j'aie le temps de m'en rendre compte. Qu'elle empruntera sous peu ce passage ponctué de doutes qu'est l'adolescence pour se diriger vers sa vie adulte. Qu'elle prendra bientôt SES décisions, qu’elle remettra en question tout ce que je lui aurai inculqué, qu’elle déploiera ses propres ailes pour voler. Qu’elle deviendra vite une femme et que cette journée spéciale du 8 mars sera également la sienne. Je sais que le temps passera très rapidement; je le sais parce que je n’ai pas vu venir ces bourgeons-là.

Le choc de cette vision que j’ai eue ne lui est pas passé inaperçu. Elle a tenté de me rassurer en me disant qu’elle est toujours une enfant, pour longtemps encore. Elle m’a fait des caresses de petite fille, a frotté le bout de son nez contre le mien, m’a embrassé sur le front, s’est accrochée à mon cou pour me rappeler que nous sommes proches malgré tout. Rien n’a réussi à défaire ce nœud dans ma gorge. Mais je garde espoir qu’elle dit vrai et que sa petite main cherchera toujours la mienne, même quand ces bourgeons-là auront fini de fleurir. J’espère encore que ce corps qui se transforme si vite et me cause tant de tourments ne deviendra pas son pire ennemi. Que fillette se souviendra que maman lui a appris de s’élever au-delà de considérations trop superficielles pour devenir une personne accomplie, forte et courageuse.

Je souhaite, ma Sarafina, que ces larmes d’angoisse que je verse aujourd’hui se tariront pour laisser place à une grande fierté de te voir te tenir debout et la tête haute à mes côtés, grandie de toutes ces épreuves qui te façonneront. Comme moi, j’aime à croire que tu verras en cette Journée internationale de la femme l’occasion de te réjouir de ta beauté unique, et de celle incontestable de tes pairs. Pour toi, je veux que ta condition de femme représente un cadeau inestimable de la nature, un privilège que tu t'emploieras chaque jour à célébrer.

Bonne journée à toutes.

samedi 18 février 2012

L'argent et moi - Chronique d'une peureuse

Aujourd'hui, le journaliste Patrick Lagacé, de La Presse, publie une série de reportages sur un sujet fascinant: l'argent. Comme les plus grandes décisions de ma vie ont été motivées par l'oseille, ou plutôt par ma peur d'en manquer, je me sens interpellée au plus haut point.

Le premier choix d'importance que j'ai fait en fonction de l'argent est celui de mes études. Je voulais me façonner une carrière qui me garderait à l'abri des soucis financiers; j'ai ainsi décidé de devenir une femme d'affaires. J'ai donc entrepris des études collégiales en Techniques administratives. Pourtant, je passais le plus clair de mon temps à réfléchir sur les aléas de la vie et à me perdre dans la lecture et dans l'écriture. Mais je n'ai jamais fait confiance à ma plume pour me nourrir. C'était beaucoup trop hasardeux comme chemin à prendre vers la réussite professionnelle.

Un jour, un certain prof de philosophie est venu me voir après avoir remis aux élèves de ma classe leurs compositions sur un sujet donné. Il m'a demandé : « Qu'est-ce que tu fais ici, toi? » « Ben, j'étudie, comme tout le monde », que je lui ai répondu. « Pourquoi dans ce programme? » « Pour faire un peu comme ma mère, qui est une sorte de femme d'affaires itinérante. Je voudrais être comme elle, mais de façon plus structurée, disons. » « Eh bien, je ne crois pas que tu sois à la bonne place ici. Tu devrais étudier en littérature, en arts et lettres ou en philosophie, à l'université », a-t-il dit, probablement impressionné par la portée de mes réflexions et par ma maîtrise de la langue. « Mais je n'ai pas fini mon cégep! » « Ce n'est pas un obstacle. Tu peux y aller quand même. » J'hésitais. Je ne voyais pas quelle profession en lien avec l'écriture pourrait m'assurer un avenir radieux.

Journaliste? Non, ce n'était pas pour moi. Un bouffon de mon calibre n'avait pas les compétences ni l'intelligence pour embrasser une telle carrière. Écrivaine? Euh, combien d'écrivains peuvent se targuer de ne vivre que des recettes de leurs livres? À cette époque, les possibilités s'arrêtaient à peu près là pour moi. Mais j'ai quand même succombé à mon envie de plonger dans l'univers des mots qui me passionnait. En quittant le cégep, je laissais derrière moi toutes mes certitudes reliées à l'argent que je prévoyais me faire sans trop de difficultés. Mais à peine avais-je commencé mes études universitaires en rédaction que ma peur face au manque d'argent m'est revenue en pleine face : je suis tombée enceinte.

Je t'avorte ou je te garde?

L'heure était grave. J'avais 23 ans, aucun diplôme, aucun emploi stable, aucun conjoint pour m'aider avec le bébé à venir. Bref, j'étais coincée. Quand l'infirmière du CLSC m'a appris que j'étais enceinte, j'ai tout de suite pensé : « Oh! Comment vais-je faire pour m'en sortir? Je n'ai pas un sou! » J'étais tourmentée, angoissée. Je ne pensais à rien d'autre qu'au pognon que je n'avais pas. Acculée au pied du mur, je me suis laissée hanter par le spectre de l'avortement alors que j'étais plutôt d'avis qu'une femme qui prenait le risque de tomber enceinte en défiant la nature et en ne se protégeant pas devait assumer sa témérité. Mais au diable les idéologies, j'étais face à la poignante réalité. J'ai donc entamé le processus pour interrompre ma grossesse.

Couchée sur un lit de l'Hôpital Saint-Luc, je regardais la médecin s'affairer et préparer l'échographie qui lui révélerait l'âge de mon foetus. Soucieuse de m'épargner une trop grande souffrance, elle a tourné l'écran de son appareil afin que je ne puisse pas voir cet enfant qui grandissait en moi. « Non, je veux voir, madame. » Elle a opiné. Alors qu'elle me passait sa petite machine sur le ventre, elle a évalué que je devais en être à 2 mois et demi de grossesse. Ne connaissant rien à ces choses, je lui ai demandé : « Est-ce que ça a des bras? » « Oui, bien sûr. » « Des pieds? » « Oui. » « Un coeur??? » « Oui. » Et j'ai pleuré. Beaucoup. Après m'avoir laissée reprendre mon souffle, elle m'a demandé : « Mais qu'est-ce que vous faites ici si vous ne voulez pas avorter? » « Mais je n'ai pas d'argent! Je travaille pour une agence et je n'aurai peut-être même pas droit à un congé de maternité. Et je suis toute seule », me suis-je écriée. Elle m'a alors appris que j'aurais quand même droit à mes prestations. Encore une fois, je me suis donc lancée dans le vide en faisant un pied de nez à mes craintes d'ordre monétaire et j'ai foncé, sans savoir où j'allais.

J'ai souffert des « périodes Chef Boyardee » que j'ai imposées à ma fille. J'ai été déchirée d'avoir à me séparer d'elle pendant un an pour pouvoir compléter mes études. Et c'est en écrivant ici, maintenant, que je réalise que ma peur de manquer d'argent m'a presque fait dévier de ce qui avait fondamentalement de l'importance pour moi : l'écriture et la maternité. Au quotidien, je suis obsédée par l'argent. J'en veux toujours plus. La vie au minimum, je n'en veux pas. Tant qu'à vivre, peut-on le faire bien et dans les meilleures conditions possibles? Je gagne raisonnablement ma vie, mais ce n'est pas suffisant pour faire découvrir la Chine à mini moi, alias mon enfant. J'ai terriblement peur de manquer d'argent, si bien que je cherche toujours des moyens pour diversifier mes sources de revenus. Mais je suis rassurée de savoir que mon besoin viscéral de bidous ne l'emporte pas sur ce qui fait battre mon coeur.