samedi 18 février 2012

L'argent et moi - Chronique d'une peureuse

Aujourd'hui, le journaliste Patrick Lagacé, de La Presse, publie une série de reportages sur un sujet fascinant: l'argent. Comme les plus grandes décisions de ma vie ont été motivées par l'oseille, ou plutôt par ma peur d'en manquer, je me sens interpellée au plus haut point.

Le premier choix d'importance que j'ai fait en fonction de l'argent est celui de mes études. Je voulais me façonner une carrière qui me garderait à l'abri des soucis financiers; j'ai ainsi décidé de devenir une femme d'affaires. J'ai donc entrepris des études collégiales en Techniques administratives. Pourtant, je passais le plus clair de mon temps à réfléchir sur les aléas de la vie et à me perdre dans la lecture et dans l'écriture. Mais je n'ai jamais fait confiance à ma plume pour me nourrir. C'était beaucoup trop hasardeux comme chemin à prendre vers la réussite professionnelle.

Un jour, un certain prof de philosophie est venu me voir après avoir remis aux élèves de ma classe leurs compositions sur un sujet donné. Il m'a demandé : « Qu'est-ce que tu fais ici, toi? » « Ben, j'étudie, comme tout le monde », que je lui ai répondu. « Pourquoi dans ce programme? » « Pour faire un peu comme ma mère, qui est une sorte de femme d'affaires itinérante. Je voudrais être comme elle, mais de façon plus structurée, disons. » « Eh bien, je ne crois pas que tu sois à la bonne place ici. Tu devrais étudier en littérature, en arts et lettres ou en philosophie, à l'université », a-t-il dit, probablement impressionné par la portée de mes réflexions et par ma maîtrise de la langue. « Mais je n'ai pas fini mon cégep! » « Ce n'est pas un obstacle. Tu peux y aller quand même. » J'hésitais. Je ne voyais pas quelle profession en lien avec l'écriture pourrait m'assurer un avenir radieux.

Journaliste? Non, ce n'était pas pour moi. Un bouffon de mon calibre n'avait pas les compétences ni l'intelligence pour embrasser une telle carrière. Écrivaine? Euh, combien d'écrivains peuvent se targuer de ne vivre que des recettes de leurs livres? À cette époque, les possibilités s'arrêtaient à peu près là pour moi. Mais j'ai quand même succombé à mon envie de plonger dans l'univers des mots qui me passionnait. En quittant le cégep, je laissais derrière moi toutes mes certitudes reliées à l'argent que je prévoyais me faire sans trop de difficultés. Mais à peine avais-je commencé mes études universitaires en rédaction que ma peur face au manque d'argent m'est revenue en pleine face : je suis tombée enceinte.

Je t'avorte ou je te garde?

L'heure était grave. J'avais 23 ans, aucun diplôme, aucun emploi stable, aucun conjoint pour m'aider avec le bébé à venir. Bref, j'étais coincée. Quand l'infirmière du CLSC m'a appris que j'étais enceinte, j'ai tout de suite pensé : « Oh! Comment vais-je faire pour m'en sortir? Je n'ai pas un sou! » J'étais tourmentée, angoissée. Je ne pensais à rien d'autre qu'au pognon que je n'avais pas. Acculée au pied du mur, je me suis laissée hanter par le spectre de l'avortement alors que j'étais plutôt d'avis qu'une femme qui prenait le risque de tomber enceinte en défiant la nature et en ne se protégeant pas devait assumer sa témérité. Mais au diable les idéologies, j'étais face à la poignante réalité. J'ai donc entamé le processus pour interrompre ma grossesse.

Couchée sur un lit de l'Hôpital Saint-Luc, je regardais la médecin s'affairer et préparer l'échographie qui lui révélerait l'âge de mon foetus. Soucieuse de m'épargner une trop grande souffrance, elle a tourné l'écran de son appareil afin que je ne puisse pas voir cet enfant qui grandissait en moi. « Non, je veux voir, madame. » Elle a opiné. Alors qu'elle me passait sa petite machine sur le ventre, elle a évalué que je devais en être à 2 mois et demi de grossesse. Ne connaissant rien à ces choses, je lui ai demandé : « Est-ce que ça a des bras? » « Oui, bien sûr. » « Des pieds? » « Oui. » « Un coeur??? » « Oui. » Et j'ai pleuré. Beaucoup. Après m'avoir laissée reprendre mon souffle, elle m'a demandé : « Mais qu'est-ce que vous faites ici si vous ne voulez pas avorter? » « Mais je n'ai pas d'argent! Je travaille pour une agence et je n'aurai peut-être même pas droit à un congé de maternité. Et je suis toute seule », me suis-je écriée. Elle m'a alors appris que j'aurais quand même droit à mes prestations. Encore une fois, je me suis donc lancée dans le vide en faisant un pied de nez à mes craintes d'ordre monétaire et j'ai foncé, sans savoir où j'allais.

J'ai souffert des « périodes Chef Boyardee » que j'ai imposées à ma fille. J'ai été déchirée d'avoir à me séparer d'elle pendant un an pour pouvoir compléter mes études. Et c'est en écrivant ici, maintenant, que je réalise que ma peur de manquer d'argent m'a presque fait dévier de ce qui avait fondamentalement de l'importance pour moi : l'écriture et la maternité. Au quotidien, je suis obsédée par l'argent. J'en veux toujours plus. La vie au minimum, je n'en veux pas. Tant qu'à vivre, peut-on le faire bien et dans les meilleures conditions possibles? Je gagne raisonnablement ma vie, mais ce n'est pas suffisant pour faire découvrir la Chine à mini moi, alias mon enfant. J'ai terriblement peur de manquer d'argent, si bien que je cherche toujours des moyens pour diversifier mes sources de revenus. Mais je suis rassurée de savoir que mon besoin viscéral de bidous ne l'emporte pas sur ce qui fait battre mon coeur.

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