mardi 26 mars 2013

Dans la peau d'une préado

Murielle Chatelier
Enfants Québec
Février-Mars 2013
Extrait


Entre leurs jeux encore enfantins, leur corps qui se féminise et les modèles féminins hypersexualisés que leur présentent les médias, comment les préadolescentes d’aujourd’hui traversent-elles ce pont entre l’enfance et l’adolescence?


Darlen, Megan et Priscilla, toutes trois âgées de 10 ans, se sont penchées sur la question de leur puberté naissante, assises en tailleur autour d’un bol de croustilles. «La puberté, c’est traumatisant et c’est une vraie catastrophe, s’écrie d’emblée Darlen. On a les seins et des boutons qui poussent, les règles qui arriveront bientôt…» Et Megan de renchérir : «Oui, c’est l’enfer. On grandit et c’est pas l’fun.» Priscilla, quant à elle, relativise un peu et voit plutôt d’un bon œil ce passage vers la vie plus adulte.  «Je grandis, mais je suis contente parce que mes parents me rendent davantage responsable! » dit-elle.

Dans cette période, qui est aussi celle de leur développement psychosexuel, l’évolution de leur corps est un élément très sensible pour les préadolescentes, comme le confirme Frédérique Saint-Pierre, psychologue au CHU Sainte-Justine et coauteure de 2 livres sur la sexualité des 0 à 12 ans.  « Pour certaines, la préadolescence est un une notion affolante parce qu’elle sonne le glas de leur enfance, mais pour d’autres, cette même réalité est une source de fierté.»

Audrée-Jade Carignan, une sexologue qui a collaboré avec l’équipe de recherche du Centre jeunesse de Montréal, souligne les questionnements qui accompagnent cette période. « C’est une période où les certitudes acquises durant l’enfance sont ébranlées, dit-elle. L’identité sexuelle se crée vers l’âge de 3 ou 4 ans, pour s’ancrer définitivement vers 6 ou 7 ans, âge où les filles sont très conscientes de ce qui les distingue des garçons. Mais quand la puberté arrive, elles s’interrogent sur ce sentiment d’appartenance. Elles se demandent quel genre de femmes elles veulent devenir, cherchent à se rassurer sur la qualité de leur féminité… et se mettent à tester  les "outils" offerts par leur environnement, qu’il s’agisse d’accessoires de mode, de cosmétiques, de vêtements ou de nouvelles attitudes de séduction.»

Beauté, froufrous et garçons

Une chose est sûre : pour ces préados, l’expression de la féminité va de pair avec la mise en valeur de leur beauté et le besoin d’être belle. Loin de le nier ou d’en être gênées, elles le déclarent au contraire comme une évidence. «C’est très important pour une fille d’être belle, dit Priscilla, parce que tu ne veux pas être "rejet". Moi, je porte des marques à la mode, je mets des vêtements stylés et serrés, comme des skinnys, et des chandails qui montrent l’épaule. Les filles doivent avoir du swag

Cette quête de la beauté ne doit pas inquiéter, et elle serait même saine, selon Frédérique Saint-Pierre. «À cet âge-là, dit-elle, le besoin d'être belle surpasse celui d'être vue comme attirante pour l'autre sexe. Les préadolescentes ont surtout besoin de sentir qu’elles font partie d'un groupe, qu’elles sont semblables aux autres, et qu’elles seront ainsi acceptées. À ce stade, on constate que les préadolescentes sont encore dans le jeu, qu’elles sont davantage dans la coquetterie que dans la séduction.»

Le souci nouveau de se mettre en valeur n’aurait-il pas – aussi – un lien avec lesdits garçons, qui doivent difficilement rester indifférents à la féminité de leurs consœurs de classe? « Non», répondent à l’unisson les préadolescentes. «Les garçons sont des bébés et ils font juste des niaiseries, alors que les filles sont plus matures», ajoute Megan, qui est pourtant la seule à avoir déjà eu des copains à qui, tient-elle à préciser, elle donnait simplement des bisous sur la joue.


Beaux-parents en quête de droits

Murielle Chatelier
Enfants Québec
Novembre 2010

http://enfantsquebec.com/index.php?option=com_content&task=view&id=2184&Itemid=368

À l’heure où les familles recomposées se multiplient au Québec, les beaux-parents ont-ils des droits juridiques à l’égard des enfants de leur conjoint ? Tour d’horizon de cette question complexe.

Amanda (nom fictif) est mariée depuis six ans avec un homme qui avait déjà une fille née d’une union précédente, et avec lequel elle a elle-même, depuis quatre ans, un enfant. Dès le début de sa relation avec son conjoint, la mère biologique de la fillette lui a imposé toutes sortes d’interdictions pour l’empêcher de jouir pleinement de son rôle de belle-mère.

« Mon mari partage la garde de sa fille avec son ex-conjointe, raconte Amanda. Lucie (nom fictif de l’enfant) passe une semaine avec nous et l’autre chez sa mère. Quand elle était au primaire, je n’avais pas le droit d’aller la prendre au service de garde après la classe. Il est arrivé à quelques reprises que mon mari soit retenu à son bureau et me demande d’aller la chercher à sa place. Mais une fois, la mère de Lucie m’a aperçue et, furieuse, elle a blâmé l’école d’avoir failli à sa responsabilité en me laissant partir avec la petite. Brandissant son jugement de garde partagée entériné par le tribunal, elle a signifié aux responsables scolaires qu’à titre de détenteurs de l’autorité parentale, le père de l’enfant et ellemême étaient les seules personnes autorisées à venir chercher Lucie. »

Les embûches de la loi

Dans l’état actuel du droit, les beaux-parents qui vivent en union de fait ou maritalement, au Québec, n’ont en effet aucun droit juridique vis-à-vis de leurs beaux-enfants. Selon le Code civil du Québec, l’enfant reste sous l’autorité de ses père et mère jusqu’à sa majorité ou son émancipation. Si l’un d’eux décède, est déchu de l’autorité parentale ou n’est pas en mesure de manifester sa volonté, l’autorité est exercée par l’autre parent. En fait, « le seul et unique moyen pour les beaux-parents d’exercer l’autorité parentale est d’adopter l’enfant de leur conjoint ou conjointe, ce qui leur confère alors le statut de parents », rappelle Me Alain Roy, chercheur et professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université de Montréal. Une mesure qu’il juge radicale et très éloignée des besoins des familles modernes, puisque l’adoption au Québec implique expressément l’accord de l’autre parent — s’il n’est pas décédé — et une rupture totale des liens du sang avec le parent substitué.

Un pouvoir de délégation

Ne pas être titulaire de l’autorité parentale ne signifie pas pour autant que le beau-parent ne peut s’occuper des petits : « Lorsqu’un enfant réside chez l’un de ses parents dans le cadre d’une garde partagée ou d’une garde exclusive avec droits d’accès, le parent gardien détient le pouvoir de prendre ce qu’on appelle les petites décisions quotidiennes, explique Me Dominique Goubau, professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université Laval. Mais rien ne l’empêche de déléguer certaines de ses décisions. » Par exemple, le beau-parent n’est pas autorisé à participer au choix de l’école que fréquente l’enfant ou à la décision d’inscrire ce dernier dans un camp de jour, mais le parent gardien peut lui déléguer la tâche d’aller chercher l’enfant à l’école, comme à n’importe quel tiers (gardienne, beau-frère, etc.). « Le parent qui n’a pas la garde peut quant à lui contrôler ce qui se passe quand son enfant est chez son ex-conjoint, poursuit Me Dominique Goubau. S’il réussit à démontrer que les décisions prises, notamment par un beau-parent, sont contraires à l’intérêt de son enfant — il faut des arguments très solides pour cela —, il pourrait éventuellement remettre en question le principe même de la garde partagée. » Amanda savait que son mari pouvait lui déléguer des décisions quotidiennes. Elle a toutefois préféré se plier aux demandes exagérées de l’ancienne conjointe (qui a été jusqu’à lui interdire de laver les vêtements de Lucie !) par souci d’éviter des démarches juridiques à n’en plus finir et d’acheter la paix. Prise au piège de cet étau d’iniquité, elle a quand même fait parvenir une lettre au ministère de la Justice en 2007 pour revendiquer des droits au nom des beaux-parents. « Nous nous investissons dans la vie de ces enfants-là, dit-elle, et il me semble logique qu’on nous octroie quelques droits, comme celui d’aller chercher l’enfant de notre conjoint à l’école ou de l’emmener chez le médecin s’il y a un problème. »

Un avant-projet de loi pour changer la donne

La lettre d’Amanda a-t-elle atteint sa cible ? Un avant-projet de loi visant à modifier le Code civil du Québec et d’autres dispositions législatives en matière d’adoption et d’autorité parentale a en tout cas été déposé à l’Assemblée nationale en octobre 2009 par la ministre de la Justice et procureure générale du Québec, Mme Kathleen Weil. Certains des articles en cours de préparation visent à permettre le partage et la délégation de l’autorité parentale par exemple lors de rendez-vous chez le médecin, de réunions d’école ou dans des situations d’urgence. Évidemment, « la délégation ne peut cependant porter sur le droit de consentir à l’adoption ni sur l’obligation alimentaire des père et mère. » Ces modifications au Code civil du Québec pourraient faciliter la vie au quotidien des familles recomposées, sans pour autant déchoir les parents biologiques de leurs droits, responsabilités et obligations. Le projet de loi est loin d’être final, et les juristes ont encore beaucoup de pain sur la planche. « Il faut trouver des mécanismes intermédiaires pour permettre aux beaux-parents de partager l’autorité parentale, tout en évitant de nuire aux intérêts de l’enfant en le plaçant sous la responsabilité d’une multitude de titulaires de cette autorité », souligne Me Roy, qui se dit optimiste : « Plusieurs pays ont déjà mis en place des formes de délégation d’autorité parentale. Nous avons largement de quoi nous inspirer. La multiplication des familles recomposées est une réalité au Québec, et il serait étonnant qu’on n’y donne pas suite et qu’on ne réfléchisse pas sur l’octroi de certains droits aux beaux-parents. »

En cas de séparation

Ironie du sort, c’est quand arrive la rupture du couple que le beau-parent peut acquérir certains droits vis-à-vis de l’enfant de son ex-conjoint. « En cas de séparation, les droits des beaux-parents, qu’ils aient été mariés ou non, sont reconnus, soutient Me Dominique Goubau, professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université Laval. Si le beau-parent a tissé des liens significatifs avec l’enfant de son conjoint ou de sa conjointe, au point qu’il se comporte comme un parent de substitution, et qu’il parvient à le démontrer à l’aide de certains critères (il contribuait financièrement à entretenir l’enfant, ou bien il faisait ses devoirs avec lui, ou encore ce dernier l’appelait papa ou maman…), il pourra prétendre à garder contact avec cet enfant, voire à obtenir un droit de visite. Dans des circonstances exceptionnelles, où il est dans l’intérêt de l’enfant qu’on éloigne son parent biologique, ce beau-parent pourrait même obtenir un droit de garde. » Et si le couple était marié et qu’il divorce, la loi fédérale pourrait aussi contraindre le beau-parent à une obligation alimentaire envers son ancien époux ainsi qu’envers l’enfant de celui-ci né d’une précédente union.

samedi 24 novembre 2012

Le français chez Wal-Mart : pour faire quoi?



Je ne vais plus chez Wal-Mart depuis des mois. La raison? Ce magasin est trop populaire. C'est l'endroit le plus désagréable où faire ses emplettes, et ce, même si les prix de ses produits sont extrêmement compétitifs. Ça aide pour le portefeuille, c'est clair, mais côté expérience de magasinage, c'est nul. Je n'aime pas avoir l'air d'une brebis dans cette grande surface en particulier. Mais il y a des dizaines de milliers de consommateurs qui ne pensent pas comme moi.

J'ai une petite question pour ceux qui désirent que cette multinationale francise son nom et appellent à son boycott sur les réseaux sociaux si elle ne se conforme pas aux exigences de l'Office québécois de la langue française (OQLF) : durant les heures d'ouverture des succursales de Wal-Mart, avez-vous déjà vu une de leurs aires de stationnement vide? J'irais même plus loin : avez-vous déjà vu autre chose que des aires de stationnement pleines à craquer? Moi, non. JAMAIS. Oh, vous ne passez pas assez souvent devant un Wal-Mart pour le constater? Pas de souci! Allez sur sa page Facebook et vous constaterez assez vite que plus de 22 973 929 d'internautes en sont des adeptes (à cette minute même, ce chiffre a déjà augmenté).

Bien sûr, il y a ces idéalistes qui laissent croire qu'ils sont prêts à déchirer leur chemise au nom du français. Wal-Mart ne veut pas s'appeler les Magasins Wal-Mart? Ben que cette multinationale s'en aille! Déjà, elle offre des salaires de misère à ses employés. Si en plus elle ne veut pas mettre du français dans sa raison sociale, sa présence n'est définitivement pas souhaitée ici. Sauf que pour chaque idéaliste qui s'égosille, il y a au moins 1000 consommateurs soucieux de faire avant tout des aubaines. Et tout autant de personnes qui ont besoin de leur emploi au salaire presque minimum.

Je ne peux en vouloir ni aux uns ni aux autres. Chacune de ces parties a des raisons légitimes d'être attachée à cette entreprise. Mais je ne peux m'empêcher de penser que si la première compagnie au monde à avoir réalisé un chiffre d'affaires de 256 milliards de dollars a le luxe de s'offrir autant de batailles juridiques, c'est parce qu'on lui a donné les moyens de le faire. Et il est un peu tard pour essayer de renverser la vapeur. Ça fait longtemps que le plan de marketing de ce géant du commerce de détail a réussi son opération charme. Haut la main en plus, et au détriment de bien des fournisseurs (voir le documentaire Wal-Mart : un géant de la distribution).

Je suis une amoureuse de la langue française. Mais je suis aussi une réaliste. Ce n'est pas la raison sociale francisée des multinationales qui contribuera à améliorer la qualité du français chez les jeunes ou dans notre quotidien. Vous savez ce qui m'inquiéterait davantage si j'étais vous? Que certains étudiants en enseignement qui maîtrisent minimalement leur langue maternelle se voient décerner un diplôme les autorisant à dispenser des cours de français.

Que Wal-Mart capitule devant l'OQLF et change son nom pour les Magasins Wal-Mart ne changera rien dans ma décision de ne plus y aller. Et si Wal-Mart ne modifie pas son nom, ça ne changera rien non plus dans la décision des dizaines de milliers de consommateurs qui fréquentent assidûment ses nombreuses succursales, foi d'aires de stationnement.

Non à l'allaitement



http://www.lapresse.ca/debats/le-cercle-la-presse/actualites/201210/07/48-1318-non-a-lallaitement.php

Contrairement à bien des femmes qui en font un point d'honneur, j'ai dit un gros NON à l'allaitement quand ma fille est née.

Au-delà de ces belles histoires de «fusion indescriptible entre une mère et son poupon», il y a aussi des récits pas mal moins glorieux où cette succion innocente t'ensanglante et t'arrache les mamelons, ce qui déclenche des douleurs insupportables. Après 24 heures de souffrance innommable provoquée par mon accouchement qui s'est soldé par une atroce césarienne, j'ai mis un stop à toute douleur potentielle supplémentaire. Pour moi, refuser l'allaitement était pratiquement une question de survie mentale.

La pub avec Mahée Paiement qui «glamourise» l'allaitement est d'un ridicule consommé, je ne suis pas la seule à le dire. Cette comédienne est sublime dans sa robe noire étroite, ses cheveux hyper bien coiffés et ses talons hauts. Sauf qu'en réalité, une maman de nouveau-né porte souvent des vêtements en coton lousses et tachés de vomi. Et elle ne se tient pas droite sur une chaise pour donner le sein : elle s'enfonce plutôt dans son sofa pour être confortable parce qu'allaiter, c'est exigeant. Surtout quand tu dois le faire plusieurs fois par jour, et tirer ton lait avec une machine qui fait un bruit épouvantable quand tu dois t'absenter. Et y'en a marre de chercher la perfection à tout prix chez les femmes. Être une maman, c'est tellement loin d'être glamour. C'est composer chaque jour avec mille contraintes, faire de son mieux et accepter d'être IMPARFAITE.

Oui, j'ai refusé l'allaitement, et sincèrement, je ne m'en porte pas plus mal. Ma fille non plus d'ailleurs. En plus de ses couches à changer dix fois par jour, des lavages quotidiens de nos vêtements souillés, des cajoleries à lui faire incessamment pour qu'elle ne devienne pas une enfant en manque d'amour, des nuits à dormir sur une oreille, je n'avais tout simplement pas le courage de mettre mes seins à son entière disposition. Non pas que je voulais les conserver en bon état - rassurez-vous, ma poitrine a toujours été tombante -, mais je ne pouvais pas me mettre dans cette position servile. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai un immense respect pour ces femmes qui acceptent avec amour de se donner autant à leur enfant.

Il n'y a qu'une seule chose qui ne me dérange pas avec cette pub : c'est qu'on ait entouré de beauté l'acte d'allaiter. Oui, c'est vrai que c'est un geste magnifique. Parfois, je me demande même si j'aurais dû, si j'aurais pu faire un effort supplémentaire pour faire partie de ce club sélect des mères respectables de notre société qui n'ont pas donné de lait en boîte à leur enfant. Mais nul ne connaît les limites de mon corps mieux que moi-même. Et ce qui vaut pour moi vaut pour toutes les autres mamans. Si je suis indigne de ne pas avoir allaité, eh bien, je l'assume.

La francisation des immigrants: véritablement liée à leur intégration?



http://www.lapresse.ca/debats/le-cercle-la-presse/actualites/201205/06/48-251-la-francisation-des-immigrants-veritablement-liee-a-leur-integration.php

Ces derniers mois, on parle beaucoup de l'importance de la francisation des immigrants dans les médias. Une enseignante de la CSDM, Tania Longpré, qui commente constamment l'actualité à ce sujet en raison de sa proximité avec les néo-Québécois auxquels elle donne des cours, a même déjà écrit que «l'outil d'intégration le plus puissant [qui soit est] la langue française». Ayant deux parents immigrants parfaitement francophones, je peux vous affirmer que c'est tout à fait faux.

D'un point de vue «majorité», les immigrants ne s'intègrent pas au Québec. Particulièrement ceux qui arrivent ici à l'âge adulte et qui proviennent de pays en voie de développement. Vous n'avez qu'à vous promener dans les quartiers à forte concentration ethnique pour vous rendre compte que beaucoup de nos citoyens ne connaissent pas le Québec et ne s'y intéressent pas. Ce qui les préoccupe, c'est surtout l'amélioration de leur propre sort et celui de leurs proches. Ils ne sont certainement pas venus ici avec l'idée de contribuer activement à leur nouvelle société.

Peut-on leur en vouloir? Difficile. Ils ont quitté leur pays en laissant derrière eux famille, amis et repères. Souvent, ils partent en promettant aux leurs que dès qu'ils en auront la possibilité, ils leur enverront de l'argent pour les aider. Ils arrivent ici avec cette immense préoccupation, avec un poids sur la conscience. S'ils ne font pas cette promesse, ils partent parfois en se disant qu'un jour, ils reviendront chez eux.

Je ne sais pas si la politique sur le multiculturalisme établie en 1971 a pris en considération ce genre de «détail». Avait-on pensé que les immigrants ne parviendraient pas à développer un sentiment d'appartenance à leur terre d'accueil à cause de leur attachement à leur passé?

Mes parents sont arrivés ici au début des années 1970. Vous ne leur ferez jamais dire qu'ils sont Québécois, même après 40 ans de présence en sol montréalais. Ils ne s'identifient pas à notre société, à ses valeurs, à ses moeurs. Leurs racines sont ailleurs, tout comme celles de leurs semblables. Mais le plus inquiétant, ce n'est pas ça, parce qu'à mes yeux, on aurait pu prévoir une telle évidence.

Qu'on me dise que les immigrants ne sont pas intégrés me laisse complètement froide: c'est une réalité que je vois au quotidien. Même quand je pose une action banale comme m'épiler les sourcils, j'y suis exposée. Oui, quand je vais dans un certain salon de beauté du quartier Parc-Extension et que je m'étends sur ma chaise, je n'ai droit qu'à ces mots : «Thin or not thin?» C'est tout ce que l'esthéticienne pakistanaise peut me dire dans un langage que je comprends. La vérité, c'est qu'elle ne parle ni français ni anglais. Et même si elle apprenait notre langue, je sais pertinemment qu'elle ne développerait aucun sentiment d'appartenance au Québec. Comme mes parents.

Ce qui devrait nous préoccuper, c'est un autre fait: que ces Québécois que sont les enfants d'immigrants ne s'identifient pas non plus à leur collectivité. Comment expliquer que des jeunes adultes francophones nés ici et qui n'ont jamais été dans leur pays d'origine se sentent plus proches de la culture de leurs parents? Qu'ils soient d'origine grecque, italienne ou haïtienne, le constat est identique.

Quand on me demande ma nationalité, je dis sûre de moi que je suis Québécoise, non sans faire sourciller immigrants et «Québécois dits de souche». L'un de ces derniers, un homme qui m'apprécie, m'a dit : «Québécoise? Ça va prendre du temps avant que la société accepte que tu dises une chose pareille.»

Je pose la question : la francisation des immigrants est-elle LE véritable enjeu lié à l'intégration?

jeudi 8 mars 2012

Journée internationale de la femme - Chronique d’une maman en pleurs


Hier soir, un déluge de larmes est venu saccager mon intérieur à l’aube de la Journée internationale de la femme. C’est la vue de petits bourgeons qui a provoqué ce monstre de remous en moi. Très loin de m’annoncer de bonnes nouvelles, ces bourgeons-là ont fait défiler devant mes yeux toutes sortes de fin : la fin de son innocence, la fin de ma main dans la petite sienne pour la guider, la fin de ces innombrables dessins au coup de crayon enfantin qui remplissent mon mur, la fin de la spontanéité de son amour pour moi.

J’ai vu poindre à l’horizon des nuages orageux de mésentente, vu des chemins rocailleux de distance nous séparer, vu mon piédestal de maman adulée s’effondrer sous le poids des disputes. Ces bourgeons-là ont beau être naissants, ils n’en sont pas moins pour moi le signe de la mort de tous ces idéaux que je me suis créés en imaginant ma relation avec elle. Ils me disent qu’elle a 9 ans aujourd’hui, mais qu’elle en aura 18 avant que j'aie le temps de m'en rendre compte. Qu'elle empruntera sous peu ce passage ponctué de doutes qu'est l'adolescence pour se diriger vers sa vie adulte. Qu'elle prendra bientôt SES décisions, qu’elle remettra en question tout ce que je lui aurai inculqué, qu’elle déploiera ses propres ailes pour voler. Qu’elle deviendra vite une femme et que cette journée spéciale du 8 mars sera également la sienne. Je sais que le temps passera très rapidement; je le sais parce que je n’ai pas vu venir ces bourgeons-là.

Le choc de cette vision que j’ai eue ne lui est pas passé inaperçu. Elle a tenté de me rassurer en me disant qu’elle est toujours une enfant, pour longtemps encore. Elle m’a fait des caresses de petite fille, a frotté le bout de son nez contre le mien, m’a embrassé sur le front, s’est accrochée à mon cou pour me rappeler que nous sommes proches malgré tout. Rien n’a réussi à défaire ce nœud dans ma gorge. Mais je garde espoir qu’elle dit vrai et que sa petite main cherchera toujours la mienne, même quand ces bourgeons-là auront fini de fleurir. J’espère encore que ce corps qui se transforme si vite et me cause tant de tourments ne deviendra pas son pire ennemi. Que fillette se souviendra que maman lui a appris de s’élever au-delà de considérations trop superficielles pour devenir une personne accomplie, forte et courageuse.

Je souhaite, ma Sarafina, que ces larmes d’angoisse que je verse aujourd’hui se tariront pour laisser place à une grande fierté de te voir te tenir debout et la tête haute à mes côtés, grandie de toutes ces épreuves qui te façonneront. Comme moi, j’aime à croire que tu verras en cette Journée internationale de la femme l’occasion de te réjouir de ta beauté unique, et de celle incontestable de tes pairs. Pour toi, je veux que ta condition de femme représente un cadeau inestimable de la nature, un privilège que tu t'emploieras chaque jour à célébrer.

Bonne journée à toutes.

samedi 18 février 2012

L'argent et moi - Chronique d'une peureuse

Aujourd'hui, le journaliste Patrick Lagacé, de La Presse, publie une série de reportages sur un sujet fascinant: l'argent. Comme les plus grandes décisions de ma vie ont été motivées par l'oseille, ou plutôt par ma peur d'en manquer, je me sens interpellée au plus haut point.

Le premier choix d'importance que j'ai fait en fonction de l'argent est celui de mes études. Je voulais me façonner une carrière qui me garderait à l'abri des soucis financiers; j'ai ainsi décidé de devenir une femme d'affaires. J'ai donc entrepris des études collégiales en Techniques administratives. Pourtant, je passais le plus clair de mon temps à réfléchir sur les aléas de la vie et à me perdre dans la lecture et dans l'écriture. Mais je n'ai jamais fait confiance à ma plume pour me nourrir. C'était beaucoup trop hasardeux comme chemin à prendre vers la réussite professionnelle.

Un jour, un certain prof de philosophie est venu me voir après avoir remis aux élèves de ma classe leurs compositions sur un sujet donné. Il m'a demandé : « Qu'est-ce que tu fais ici, toi? » « Ben, j'étudie, comme tout le monde », que je lui ai répondu. « Pourquoi dans ce programme? » « Pour faire un peu comme ma mère, qui est une sorte de femme d'affaires itinérante. Je voudrais être comme elle, mais de façon plus structurée, disons. » « Eh bien, je ne crois pas que tu sois à la bonne place ici. Tu devrais étudier en littérature, en arts et lettres ou en philosophie, à l'université », a-t-il dit, probablement impressionné par la portée de mes réflexions et par ma maîtrise de la langue. « Mais je n'ai pas fini mon cégep! » « Ce n'est pas un obstacle. Tu peux y aller quand même. » J'hésitais. Je ne voyais pas quelle profession en lien avec l'écriture pourrait m'assurer un avenir radieux.

Journaliste? Non, ce n'était pas pour moi. Un bouffon de mon calibre n'avait pas les compétences ni l'intelligence pour embrasser une telle carrière. Écrivaine? Euh, combien d'écrivains peuvent se targuer de ne vivre que des recettes de leurs livres? À cette époque, les possibilités s'arrêtaient à peu près là pour moi. Mais j'ai quand même succombé à mon envie de plonger dans l'univers des mots qui me passionnait. En quittant le cégep, je laissais derrière moi toutes mes certitudes reliées à l'argent que je prévoyais me faire sans trop de difficultés. Mais à peine avais-je commencé mes études universitaires en rédaction que ma peur face au manque d'argent m'est revenue en pleine face : je suis tombée enceinte.

Je t'avorte ou je te garde?

L'heure était grave. J'avais 23 ans, aucun diplôme, aucun emploi stable, aucun conjoint pour m'aider avec le bébé à venir. Bref, j'étais coincée. Quand l'infirmière du CLSC m'a appris que j'étais enceinte, j'ai tout de suite pensé : « Oh! Comment vais-je faire pour m'en sortir? Je n'ai pas un sou! » J'étais tourmentée, angoissée. Je ne pensais à rien d'autre qu'au pognon que je n'avais pas. Acculée au pied du mur, je me suis laissée hanter par le spectre de l'avortement alors que j'étais plutôt d'avis qu'une femme qui prenait le risque de tomber enceinte en défiant la nature et en ne se protégeant pas devait assumer sa témérité. Mais au diable les idéologies, j'étais face à la poignante réalité. J'ai donc entamé le processus pour interrompre ma grossesse.

Couchée sur un lit de l'Hôpital Saint-Luc, je regardais la médecin s'affairer et préparer l'échographie qui lui révélerait l'âge de mon foetus. Soucieuse de m'épargner une trop grande souffrance, elle a tourné l'écran de son appareil afin que je ne puisse pas voir cet enfant qui grandissait en moi. « Non, je veux voir, madame. » Elle a opiné. Alors qu'elle me passait sa petite machine sur le ventre, elle a évalué que je devais en être à 2 mois et demi de grossesse. Ne connaissant rien à ces choses, je lui ai demandé : « Est-ce que ça a des bras? » « Oui, bien sûr. » « Des pieds? » « Oui. » « Un coeur??? » « Oui. » Et j'ai pleuré. Beaucoup. Après m'avoir laissée reprendre mon souffle, elle m'a demandé : « Mais qu'est-ce que vous faites ici si vous ne voulez pas avorter? » « Mais je n'ai pas d'argent! Je travaille pour une agence et je n'aurai peut-être même pas droit à un congé de maternité. Et je suis toute seule », me suis-je écriée. Elle m'a alors appris que j'aurais quand même droit à mes prestations. Encore une fois, je me suis donc lancée dans le vide en faisant un pied de nez à mes craintes d'ordre monétaire et j'ai foncé, sans savoir où j'allais.

J'ai souffert des « périodes Chef Boyardee » que j'ai imposées à ma fille. J'ai été déchirée d'avoir à me séparer d'elle pendant un an pour pouvoir compléter mes études. Et c'est en écrivant ici, maintenant, que je réalise que ma peur de manquer d'argent m'a presque fait dévier de ce qui avait fondamentalement de l'importance pour moi : l'écriture et la maternité. Au quotidien, je suis obsédée par l'argent. J'en veux toujours plus. La vie au minimum, je n'en veux pas. Tant qu'à vivre, peut-on le faire bien et dans les meilleures conditions possibles? Je gagne raisonnablement ma vie, mais ce n'est pas suffisant pour faire découvrir la Chine à mini moi, alias mon enfant. J'ai terriblement peur de manquer d'argent, si bien que je cherche toujours des moyens pour diversifier mes sources de revenus. Mais je suis rassurée de savoir que mon besoin viscéral de bidous ne l'emporte pas sur ce qui fait battre mon coeur.